
Par Marie-Christine pour Carré Or TV
Anne Consigny fait revivre Marguerite Duras
Seule en scène, Anne Consigny adapte pour le théâtre l’un des premiers romans de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, publié en 1950. Avec une remarquable intensité, elle prête sa voix à tous les personnages de cette histoire profondément humaine : la Mère, Suzanne, Joseph et Monsieur Jo.
Si les prénoms des enfants ont été modifiés, ce récit demeure largement autobiographique. Marguerite Duras y puise dans son enfance en Indochine pour raconter une tragédie familiale où se mêlent injustice, pauvreté et désespoir.
Spontanée et pleine d’empathie, Anne Consigny accueille chaleureusement le public dans l’atmosphère intimiste du Théâtre du Poche-Montparnasse. Grande admiratrice de l’œuvre de Duras, elle avait déjà interprété Savannah Bay il y a quelques années au Théâtre de l’Atelier, aux côtés d’Emmanuelle Riva.
Le roman Un barrage contre le Pacifique a également connu plusieurs adaptations cinématographiques : une première en 1958 réalisée par René Clément, puis une seconde en 2008 sous la direction de Rithy Panh.
L’action se déroule dans l’Indochine française des années 1930. Veuve, la mère de l’auteure investit toutes ses économies dans l’achat d’une concession agricole située dans la plaine de Ream, dans l’actuel Cambodge, alors sous protectorat français.
Les fonctionnaires chargés du cadastre savent pourtant parfaitement que ces terres marécageuses sont régulièrement envahies par les eaux du Pacifique. Les récoltes y sont systématiquement détruites par les marées, mais les terrains sont malgré tout déclarés cultivables. Victime d’une administration corrompue et ne connaissant pas les pratiques de corruption qui règnent alors, cette mère se lance corps et âme dans l’exploitation de son domaine, y consacrant toutes ses forces et toutes ses économies.
Après plusieurs récoltes anéanties, elle entreprend de construire un barrage à l’aide de pieux afin de retenir les eaux salées du Pacifique. D’autres familles, victimes de la même escroquerie, la rejoignent dans cette lutte désespérée. Mais l’océan est plus fort. Le barrage cède, emportant avec lui les derniers espoirs de ces colons ruinés.
Peu à peu, la mère sombre dans la folie. Rongée par la colère, elle ne cesse de dénoncer les fonctionnaires véreux responsables de son malheur. Suzanne et Joseph assistent, impuissants, à cette lente déchéance. Livrés à eux-mêmes, les deux adolescents étouffent dans cette existence misérable, enfermés dans un bungalow délabré dont les seules richesses sont un vieux cheval et une Citroën B12.
Un jour pourtant, lors d’une escapade au port de Ream, ils croisent Monsieur Jo, un riche colon arborant un énorme diamant au doigt et circulant dans une luxueuse automobile. Pour leur mère, persuadée que seule la richesse peut offrir une vie meilleure, cette rencontre représente une ultime chance. Elle est prête à sacrifier sa propre fille pour lui permettre d’échapper à la misère.
La jeunesse et la beauté de Suzanne deviennent alors un espoir de salut pour cette famille en perdition.
Deux univers s’affrontent : celui de colons ruinés, affamés et épuisés par une lutte perdue d’avance, face à celui de Monsieur Jo, incarnation insolente de la réussite sociale et de l’abondance.
À travers cette histoire, Marguerite Duras décrit avec une force saisissante les ravages de la pauvreté. La misère, la faim et le désespoir conduisent peu à peu les personnages à perdre leurs repères et leur sens moral. Les dialogues sont parfois d’une grande crudité, mais cette violence des mots reflète celle de leur existence.
Anne Consigny restitue avec une remarquable justesse toute la puissance de ce texte majeur de Marguerite Duras. Son interprétation, sobre, sensible et profondément habitée, donne une nouvelle vie à cette œuvre autobiographique, dont les thèmes – l’injustice, la dignité et la survie – résonnent encore avec une étonnante modernité.
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