
Par Marie-Christine pour Carré Or TV
Harold Pinter dissèque les faux-semblants du désir
Sarah Biasini et Pierre Rochefort reprennent, pour quelques représentations au Théâtre de Paris, L’Amant, la célèbre pièce d’Harold Pinter.
Créée à Londres en 1963, l’œuvre fut présentée en France dès 1965 au Théâtre Hébertot avec deux immenses comédiens : Delphine Seyrig et Jean Rochefort. Un clin d’œil à l’histoire du théâtre puisque Pierre Rochefort marche aujourd’hui dans les pas de son père en incarnant à la fois le mari… et l’amant.
Face à lui, Sarah Biasini prête ses traits à une héroïne aussi fascinante qu’insaisissable, tour à tour épouse et maîtresse. L’actrice vient d’ailleurs de publier un ouvrage intitulé Jouer l’amant, un titre qui résonne particulièrement avec cette reprise.
La mise en scène de Thierry Harcourt restitue avec une remarquable justesse l’univers si singulier de Harold Pinter. Le décor, volontairement épuré, est dominé par une teinte jaune omniprésente. Un lit, une table, une fenêtre : quelques éléments seulement composent cet espace circulaire où rien ne semble véritablement intime. Cette chambre à coucher, froide et impersonnelle, devient le théâtre d’un étrange ballet conjugal.
Lorsque le rideau se lève, Sarah apparaît en peignoir avant de revenir élégamment vêtue. Richard, quant à lui, s’apprête à partir au bureau, costume impeccable et attaché-case à la main. Peu de paroles sont échangées. Les regards, surtout ceux de Sarah, parlent davantage que les mots. Les silences, si caractéristiques de l’écriture de Pinter, installent immédiatement un profond malaise.
Mariés depuis dix ans, Sarah et Richard appartiennent à une bourgeoisie tranquille vivant dans une petite ville de province. Dès leur voyage de noces, ils ont décidé d’un commun accord de faire de la liberté sexuelle la règle de leur couple.
Tout semble fonctionner selon un équilibre parfaitement établi. Richard s’enquiert même avec une étonnante bienveillance des visites de l’amant de son épouse, qui vient la retrouver deux ou trois après-midi par semaine. Sarah le rassure avec un sourire teinté d’ironie, affirmant que Max est « absolument adorable ».
À l’inverse, lorsque Sarah interroge son mari sur sa propre relation extraconjugale, celui-ci refuse le terme d’amante et parle simplement d’une prostituée, estimant qu’il n’y a rien à raconter. Une différence de vocabulaire qui en dit long sur la perception qu’ils ont de leurs propres écarts.
L’après-midi venu, Sarah ferme les stores, revêt une robe noire moulante et se prépare à accueillir Max. L’atmosphère devient plus sensuelle, presque théâtrale.
Puis survient un personnage inattendu : un laitier en combinaison blanche, portant ses bouteilles de lait. Cette apparition, aussi brève qu’insolite, déroute le spectateur. On ne le reverra plus.
Arrive ensuite Max, incarné lui aussi par Pierre Rochefort. Les repères se brouillent volontairement. Est-il réellement un autre homme ou bien une projection du mari ? Harold Pinter entretient habilement cette ambiguïté.
Max, supposé garde forestier, est marié et père de famille. Il entretient depuis plusieurs années une liaison avec Sarah mais avoue ne plus supporter cette double vie. Il souhaite mettre un terme à leur relation.

Sarah tente alors de le retenir. Elle s’approche de lui, lui murmure quelques mots tendres à l’oreille, comme elle le fait habituellement. La scène devient intensément sensuelle. Pourtant, contre toute attente, Max la repousse avec une réplique cinglante : « Tu es trop maigre. »
Puis il s’en va.
Lorsque Richard rentre du bureau, lui aussi semble avoir perdu toute envie de poursuivre ce jeu auquel le couple se livrait depuis tant d’années. Sarah paraît désemparée, allant jusqu’à regretter de ne pas avoir eu le temps de préparer le dîner.
La pièce s’achève sur une ultime chorégraphie de ce couple singulier, dont l’équilibre vient soudainement de vaciller.
Entre amour, désir, frustration, jalousie et manipulation, L’Amant explore avec une intelligence redoutable les zones les plus troubles du couple et du désir. Harold Pinter ne livre jamais de réponses toutes faites. Il préfère installer le doute, cultiver l’ambiguïté et laisser le spectateur construire sa propre interprétation.
Une œuvre dérangeante, profondément moderne, qui interroge les conventions sociales autant que les faux-semblants du couple, et qui ne laisse assurément personne indifférent.
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