
Par Stanislas pour Carré Or TV
Un beau de théâtre, de littérature et d’histoire
SMS, mails, WhatsApp… ne pourront jamais remplacer la correspondance.
Celle de Madame de Sévigné à sa fille, les courriers échangés entre Albert Camus et Maria Casarès, ou encore les lettres de George Sand et Chopin en sont quelques illustrations.
Les plus belles lettres passées à la postérité font toujours référence à l’amour.
Les missives échangées expriment l’attachement entre deux êtres, entretiennent les liens et demeurent à jamais.
Comme il est bon de lire et relire des lettres d’amour plusieurs années plus tard !
Anthéa Sogno a réussi, au travers des milliers de lettres échangées entre Juliette Drouet et Victor Hugo (23 653 lettres !), à mettre en lumière la relation passionnée de ce couple mythique.
Par le titre même de la pièce, « Victor Hugo, mon amour », Juliette lance un immense cri d’amour à l’élu de son cœur.
Après plusieurs années d’une existence quelque peu dissolue, des dépenses inconsidérées, une foule d’amants et même une fille issue de sa relation avec le sculpteur James Pradier, la vie de Juliette va prendre une tournure totalement imprévisible.
Le 17 février 1833, lors d’une représentation de Lucrèce Borgia, et en dépit de sa modeste prestation dans la pièce de Monsieur Hugo, auteur déjà célèbre, ce dernier est totalement époustouflé par la beauté de Juliette.
Marié et père d’une nombreuse famille, Hugo est jusque-là fidèle à son épouse Adèle.
Mais l’amour l’emporte et Victor Hugo ne peut résister à la belle Juliette.
Commencent alors cinquante années d’amour fou !
Accepter d’abandonner sa carrière de comédienne et vivre recluse dans une chambre de bonne à proximité de la place des Vosges durant quatorze ans…
Il fallait que Juliette soit follement amoureuse, car lors de leur rencontre elle n’a que 26 ans et une envie folle de liberté.
Désormais, elle ne vit plus que pour son « Totor ».
Cette séquestration la pousse parfois à bout, et on peut légitimement la comprendre…
Passer son temps à attendre son amoureux, car celui-ci est fort occupé en tant qu’auteur célèbre, mari et père de famille !
Juliette demeure dans l’ombre de ce grand homme, mais avec un lot de consolation : la proximité.
Même en exil, à Jersey ou Guernesey, elle ne partage pas le même toit, mais demeure à quelques encablures de son bien-aimé.
Anthéa Sogno semble être l’incarnation même de Juliette Drouet.
Fougueuse, coquine à souhait, impatiente durant les premières années, puis devenant de plus en plus raisonnable.
Son amour pour Hugo demeure intact tout au long de ces longues années.
L’écriture de la pièce, l’interprétation et la scénographie entendent réhabiliter cette femme restée trop longtemps dans l’obscurité, alors que, grâce à son amour, à ses attentions, à sa présence et à son aide précieuse, Juliette devient au fil du temps bien plus qu’une amante.
Recopiant les œuvres de son amant, elle devient en quelque sorte son assistante.
Nous la voyons attendre avec impatience l’épilogue des Misérables.
Juliette a indéniablement une place de choix dans la réussite et la célébrité de celui qui fut le plus grand auteur français.
N’oublions pas que lors du coup d’État de 1851, elle sauve les manuscrits de Victor Hugo et organise son départ hors de France alors que sa tête est mise à prix.
Yannis Baraban endosse avec aisance et beaucoup de talent le personnage d’Hugo.
Lors de sa rencontre avec Juliette, il n’a que 31 ans. Sa passion pour elle le rend possessif et jaloux, au point de la confiner, craignant de la perdre.
Malgré de nombreuses aventures et même une liaison de sept ans, Juliette lui pardonne, mais brûle néanmoins une grande quantité des lettres de son amant.
Sa vie est ni plus ni moins un véritable sacerdoce et l’on peut dire que Juliette Drouet est entrée en religion dès l’année 1833, jusqu’à son décès en 1883.
Au fil de la pièce, Hugo écrivain devient un homme politique et s’engage dans la défense des plus faibles.
On le voit accablé en apprenant la noyade de sa fille chérie Léopoldine alors qu’il lit le journal.
Juliette perd également sa fille.
Ils pleurent ensemble la disparition de leurs enfants ; le chagrin les soude davantage.
« … Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. »
La mise en scène de Jacques Décombe dévoile deux univers distincts.
D’un côté de la scène, celui de Juliette avec sa coiffeuse servant aussi de bureau, sur lequel elle recopie les textes confiés par Hugo, ainsi que les nombreuses toilettes qu’elle porte ou ôte pour plaire à celui qu’elle aime par-dessus tout.

De l’autre côté de la scène, le monde d’Hugo : un bureau sur lequel il écrit ses poèmes, ses pièces de théâtre, ses romans, mais aussi les lettres destinées à Juliette.
Entre ces deux mondes, un lit, témoin de leur vie amoureuse.
Un grand bravo à ce magnifique duo de comédiens qui nous fait partager cinquante années de complicité et d’amour.
Juliette est une merveilleuse amante, capable d’un amour inconditionnel.
Elle est sans conteste la muse du grand Victor Hugo.
Anthéa Sogno rend un hommage mérité à Juliette Drouet et nous lui en sommes reconnaissants.
Lorsque Juliette meurt à 77 ans, Victor Hugo cesse d’écrire. Son dernier poème résonne alors comme un ultime hommage :
« Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,
Quand mes yeux fatigués seront fermés un jour,
Dis-toi, si ton cœur un jour garde ma mémoire,
Le monde avait sa pensée,
Moi, j’avais son amour. »
Au Le Lucernaire jusqu’au 7 juin.
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