
Par Marie-Christine pour Carré Or TV
Un dialogue passionnant entre mémoire,
histoire et passion du théâtre
Au Théâtre de Poche Montparnasse, chaque lundi soir, un rendez-vous singulier invite les spectateurs à voyager au cœur de l’histoire du théâtre. Grâce à un dispositif aussi simple qu’émouvant, Christian Barbier dialogue avec son ami disparu, Philippe Tesson, à partir d’enregistrements réalisés pour France Culture en 2010. Une rencontre hors du temps où la voix du célèbre journaliste, chroniqueur et critique dramatique résonne à nouveau dans ce théâtre qu’il dirigea jusqu’à sa disparition en 2023.
Parce que le Poche Montparnasse est indissociable de son histoire, Stéphanie Tesson perpétue aujourd’hui l’œuvre de son père avec la même exigence et le même amour du théâtre.
Un dialogue avec l’absent
Christian Barbier relève avec élégance un défi peu commun : converser avec une voix venue du passé. Politologue reconnu et amoureux de la scène, il accompagne les réflexions de Philippe Tesson, les prolonge, les questionne parfois, créant l’illusion d’une véritable conversation entre deux amis.
Loin de proposer une simple chronologie, Philippe Tesson nous offre sa vision de l’histoire du théâtre : une histoire profondément humaine, nourrie par toute une vie de lectures, de spectacles et de réflexion.
Le théâtre, miroir de l’humanité
Le voyage débute dans l’Antiquité grecque. Le mot theatron désigne déjà « le lieu où l’on voit ». Très tôt, rappelle Philippe Tesson, le théâtre devient un fait social majeur, rapidement placé sous le regard du pouvoir politique.
Au fil des siècles, il ne cessera pourtant de remplir une mission essentielle : représenter les hommes, leurs passions, leurs contradictions et leurs sociétés.
Philippe Tesson cite alors une définition du dramaturge Arthur Adamov qui résume admirablement sa pensée : « Le théâtre est un temps réinventé dans un espace transfiguré. »
Une formule qui condense toute la magie de cet art vivant.
Représenter et expliquer le monde
Pour Philippe Tesson, le théâtre répond à une double exigence : «Représenter le monde et expliquer le monde. »
Le visible et l’invisible.
Le réel et le transcendant.
Le miroir… et ce qui se cache derrière le miroir.
Durant près d’1 h 10, le spectateur traverse ainsi les grandes périodes de l’histoire : la Grèce antique, Rome, le Moyen Âge, la Renaissance, le siècle des Lumières, le romantisme puis le XXᵉ siècle, que Philippe Tesson qualifie volontiers de siècle des désillusions.
Un art profondément politique
Au fil de son récit, une conviction revient constamment : le théâtre est un art politique.
Instrument du pouvoir lorsqu’il sert l’État, il devient aussi une arme de résistance, un outil d’éducation et un formidable espace de liberté.
Christian Barbier partage pleinement cette analyse. Lui qui observe depuis des décennies les coulisses de la vie politique rappelle volontiers que théâtre et pouvoir entretiennent depuis toujours des liens étroits.
Il cite ainsi cette réflexion particulièrement éclairante : « Quand le pouvoir est fort, il met le théâtre à son service ; puis peu à peu le théâtre conquiert son autonomie et devient résistance au pouvoir et force d’opposition, jusqu’à ce qu’un nouveau pouvoir se mette en place. »

Les grands auteurs passés au crible
Le parcours proposé par Philippe Tesson est également une promenade à travers les grands dramaturges.
Pour lui, William Shakespeare ne défend pas véritablement une idéologie : son œuvre s’intéresse avant tout à la psychologie humaine.
À l’inverse, Corneille et Molière apparaissent comme des auteurs profondément politiques. Les tragédies de Corneille exaltent le courage, l’honneur, le devoir et interrogent sans cesse la justice.
Puis vient le théâtre bourgeois, où la société et les conditions sociales occupent désormais le devant de la scène.
On sent que Diderot ne figure pas parmi les auteurs favoris de Philippe Tesson. Heureusement, Beaumarchais apporte un souffle nouveau avec un théâtre plus libre, plus léger, mais toujours profondément politique.
Le XIXᵉ siècle romantique est incarné par Victor Hugo et Alfred de Musset, davantage tournés vers la contemplation de l’homme et de son destin que vers le combat politique.
Au XXᵉ siècle, le théâtre entend parler au peuple. Tristan Bernard, Sacha Guitry, Georges Courteline ou encore Georges Feydeau marquent leur époque.
Philippe Tesson se montre plus réservé envers Jean-Paul Sartre, dont le théâtre engagé ne l’a jamais véritablement convaincu. Il accorde davantage de crédit à Albert Camus, tout en considérant Bertolt Brecht comme celui qui aura le mieux concilié réflexion, engagement et divertissement.
Christian Barbier, un remarquable passeur
La performance de Christian Barbier impressionne tout au long de la représentation.
En incarnant tour à tour les différentes périodes de cette fresque historique, il fait rapidement oublier le journaliste politique que le grand public connaît si bien.
Sa passion est communicative, sa présence généreuse et son plaisir de transmettre palpable à chaque instant.
Notre avis : « Une Histoire du Théâtre » est bien plus qu’une conférence ou une lecture. C’est un dialogue sensible entre deux hommes unis par une même passion, un hommage vibrant à Philippe Tesson et une magnifique déclaration d’amour au théâtre.
Grâce à la mise en scène imaginée par Mathieu Garrigou-Lagrange, ces échanges prennent une dimension presque intemporelle. On a véritablement le sentiment que Philippe Tesson continue d’habiter les murs du Théâtre de Poche Montparnasse, où sa voix résonne encore avec une étonnante présence.
Un spectacle aussi instructif qu’émouvant, à ne pas manquer pour tous ceux qui aiment le théâtre… et son histoire.
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