
Par Marie-Christine pour Carré Or TV
Un éloge vibran à la langue française !
Aimer un jour, aimer toujours !
Alceste, devenu aujourd’hui cardinal, rend visite à celle qui l’a aimé passionnément vingt ans auparavant.
Il a annoncé sa venue en adressant un billet très laconique à Célimène.
Quelle surprise pour cette dernière, aujourd’hui mariée à Luc, un honnête commerçant, et mère de quatre beaux enfants !
Jacques Rampal, en écrivant Célimène et le Cardinal, a imaginé une suite au Misanthrope de Molière.
Et, fait audacieux, il a choisi de l’écrire en alexandrins !
Quelle gageure !
Mais le résultat est à la hauteur des plus grands dramaturges du XVIIᵉ siècle.
Créée pour la première fois en 1992, la pièce fut récompensée par deux Molières.
Depuis, de nombreux comédiens l’ont interprétée, parmi eux, Claude Jade et Patrick Préjean, ou encore Ludmila Mikaël et Didier Sandre, toujours avec le même succès.
Le Lucernaire présente actuellement ce spectacle dans une mise en scène de Frédérique Lazarini.
Sous les traits de l’espiègle Célimène : Amélie Gonin, et dans le rôle du terrifiant cardinal : Robert Plagnol.
Le décor, où domine le rouge, couleur de la passion, de l’habit épiscopal, s’organise autour d’un divan, clin d’œil évident à la psychanalyse.
Après vingt longues années de silence, Alceste surgit du passé.
Vêtu d’une longue soutane noire et d’une large ceinture vermillon, le voici face à Célimène.
Depuis la réception du billet annonçant sa venue, les souvenirs qu’elle croyait enfouis ressurgissent et l’envahissent.
Son trouble est visible : par chance, elle est seule, son époux et ses enfants sont sortis.
Une question la taraude : pourquoi cette visite vingt ans après leur séparation ?
Raide, la mâchoire crispée, les traits tendus, tout indique le mal-être d’Alceste en pénétrant dans le salon de Célimène.
Son débit est rapide, presque inaudible, et pour dissimuler son embarras, il adopte une attitude glaciale, conforme à son rang d’homme d’Église.
Célimène hésite : doit-elle l’appeler Monseigneur ?
Non. Ce sera Alceste.
Il finit par avouer qu’un rêve récurrent le pousse à venir la voir afin de sauver son âme en perdition.
Celle qu’il a connue autrefois ne semble pas avoir changé.
Certes, elle a vieilli, mais elle demeure pimpante, coquine, insouciante, et fait fi de toute vertu.
Depuis longtemps, elle a mis de côté les grands principes édictés par la religion catholique — et s’en porte fort bien !
Si Alceste apparaît rigide, corseté dans sa soutane, il fait face à une femme libre, épanouie, qui aime la vie et ses plaisirs.
Mariée, certes, mais Célimène avoue avec candeur avoir eu des amants, et même que le père biologique de l’un de ses enfants n’est pas son mari… lequel en a d’ailleurs connaissance !
Horrifié, Alceste veut à tout prix la confesser.
Il doit sauver cette brebis égarée qui ne distingue plus le péché véniel du péché mortel.
Le ton monte.
Alceste, hors de lui, multiplie les remontrances et, au passage, égratigne la religion protestante, où le pécheur peut obtenir le pardon sans passer par un prêtre !
Ce huis clos monte en intensité. Alceste invoque à plusieurs reprises l’aide divine :
« Seigneur, je t’en supplie, dis-moi ce qu’il faut faire ! »
Allongé dans la posture de l’ordination, le pauvre cardinal ne sait plus à quel saint se vouer.
Il se bat contre lui-même.
Depuis tant d’années, il lutte contre ses désirs et aujourd’hui, Célimène se tient devant lui, toujours aussi désirable.
La tentation est trop grande.
Il veut être le directeur de conscience de cette pécheresse devant l’Éternel, mais l’amour le ronge.
Tiraillé, il se montre odieux, violent même, car il croit devoir lutter contre Satan.
Non, il ne doit pas céder aux feux de l’amour !

De son côté, Célimène tente de le calmer en se confessant à Alceste.
Faute de confessionnal, il pose sur sa bien-aimée un voile rouge.
Mais elle ne reconnaît que des fautes légères, presque risibles.
Excédé, Alceste la pousse à confesser ses véritables péchés mortels.
Sa cause semble désespérée !
Célimène n’est peut-être pas vertueuse, mais elle n’a aucun vice.
Elle est entière, sincère, authentique dans ses actions.
Intuitive, elle sent qu’au-delà des sermons, Alceste ne l’a jamais oubliée.
S’il est là aujourd’hui, c’est parce qu’il l’aime encore.
Alors oui, il finit par avouer son amour… mais son sens moral reprend aussitôt le dessus, et il ajoute :
« J’aime tout le monde ! »
Amélie Gonin et Robert Plagnol sont absolument remarquables dans ce huis clos passionné.
Amélie Gonin incarne à merveille cette épouse, mère de famille et femme libre, pour qui le Mal n’existe pas.
Robert Plagnol, par sa haute stature, accentue la sévérité du cardinal.
Il semble dominer Célimène, lui qui brandit la Bible comme un bouclier de chasteté…
Mais l’homme amoureux, toujours présent sous la soutane, n’a pas dit son dernier mot.
À découvrir absolument ! Une pièce contemporaine de Jacques Rampal, écrite en alexandrins, un éloge vibrant à notre belle langue française. Nul doute que Molière l’aurait aimée.
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