Coups de coeur

Enfance au Théâtre de Poche de Montparnasse

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Par Marie-Christine pour Carré Or TV

Très juste et troublant !

 

Nathalie Sarraute a attendu d’être octogénaire pour écrire, en 1983, « Enfance », une introspection sur ses douze premières années de vie partagée entre un père attentif et aimant et une mère distante. L’auteure a choisi délibérément un titre tout à fait sobre, clin d’œil à Tolstoï, russe comme elle, qui publia également en 1852 « Enfance ». Tristan Le Doze assure la mise en scène et a fait appel à deux comédiennes : la narratrice, évoquant ses jeunes années, interprétée par Anne Plumet, et elle-même devenue adulte avec le recul de l’âge, jouée par Marie-Madeleine Burguet Le Doze. Ce double est parfois sa propre conscience mais devient dans certains cas l’un des personnages proches de sa tendre enfance : son père, sa mère, Véra… Ce double est souvent perplexe, questionne, critique et trouble la narratrice, obligée parfois de monter le ton pour se faire entendre. « Tu n’as rien senti d’autre ? Allons, fais un effort ».

Après tant d’années, il fallut à Nathalie Sarraute se replonger dans ses souvenirs et tenter de restituer les sensations éprouvées, les odeurs, le toucher, et puis ses idées qui l’obsédaient alors, telles que : « Maman a la peau d’un singe » ou « La poupée brune du coiffeur est plus belle que Maman ». Elle ne peut enfouir cette pensée saugrenue, devenue une sorte d’idée fixe, et la dit en toute innocence à sa mère. L’auteure fait alors référence au tropisme lorsqu’elle décrit un sentiment éprouvé d’une grande intensité mais sans explication. Avec la technique du fragment utilisée par Nathalie Sarraute, « Enfance » n’est pas une autobiographie classique traditionnelle. Le choix précis des mots et leur résonance ont toujours été pour cette auteure un souci permanent. Dans les premiers instants de la pièce, elle s’exprime ainsi : « Aucun mot écrit, aucune parole ne l’ont encore touché, il me semble que ça palpite faiblement… des petits bouts de quelque chose d’encore vivant… Je voudrais avant qu’ils ne disparaissent… ».

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Nos deux comédiennes portent le même imprimé vestimentaire, montrant ainsi qu’elles ne font qu’une. Anne Plumet, étant plus petite de taille, a des allures et des intonations de voix faisant vraiment penser à une enfant. Nous suivons ainsi les premières années passées rue Flatters à Paris avec sa mère et son compagnon Kolia, deux intellectuels russes plus occupés par la littérature qu’à l’éducation d’une petite fille, puis ses voyages incessants en Russie : Kamenetz-Podolsk, Ivanovo, Saint-Pétersbourg, Moscou, puis à nouveau Paris et la présence aimante de son père. Parfois, des détails échappent à la narratrice ; en revanche, elle se souvient parfaitement de la mésentente de ses parents divorcés alors qu’elle n’avait que deux ans. Lorsque son père reçoit un courrier émanant de la mère de sa fille, il se refuse à prononcer jusqu’à son nom et dit : « Pétersbourg a écrit ». Des décennies après, la même souffrance remonte chez Nathalie Sarraute, le fait d’être sans cesse ballottée et de ne pas avoir une maison qui est vraiment la sienne. Une mère distante, plus amante que mère, avec des propos toujours méprisants lorsqu’elle évoque Véra, la seconde épouse de son père. Ces mots de haine ne se sont pas effacés avec le temps. Certes, ces rapports avec Véra et sa demi-sœur Lili seront toujours difficiles, mais certains souvenirs heureux restent gravés dans sa mémoire : Paris, le jardin du Luxembourg, l’école de la rue d’Alésia et la mère de Véra, cette femme âgée merveilleuse à qui elle pouvait tout raconter. Lorsqu’elle quitte l’école communale de la rue d’Alésia pour le lycée Fénelon, Nathalie Sarraute décide d’arrêter son récit : « Rassure-toi, j’ai fini, je n’entraînerai pas plus loin ». « C’est peut-être qu’il me semble que là s’arrête pour moi l’enfance ».

Marie-Madeleine Burguet Le Doze et Anne Plumet nous font partager ces souvenirs des jeunes années de celle qui fut l’une des plus grandes écrivaines du siècle dernier. En 2022, Anne Plumet avait déjà joué à La Manufacture des Abbesses une autre pièce de cette autrice, « Pour un oui, pour un non », toujours sous la direction de Tristan Le Doze, metteur en scène. Un excellent moment de théâtre tout en délicatesse, dans une ambiance intimiste du Théâtre de Poche, qui se prête aux confidences de l’enfance.

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