
Par Stanislas pour Carré Or TV
Quand l’horreur se cache derrière la banalité du quotidien
Au Théâtre Le Splendid, la pièce d’Anthony Michineau plonge le spectateur dans le Paris de juin 1942 avec une force dramatique rare. Consacrée par quatre nominations aux Molières 2025, cette œuvre magistrale fait passer du rire aux larmes en révélant l’une des pages les plus sombres de l’Occupation.
Paris, juin 1942. Dans un modeste atelier de tissus parisien, la vie semble suivre son cours malgré le couvre-feu et l’atmosphère pesante de l’Occupation. La famille Martineau et ses deux employés vaquent à leurs occupations quotidiennes, entre petites querelles, blagues potaches et préoccupations ordinaires. Mais cette apparente normalité va se fissurer brutalement lorsque le spectateur découvre la véritable nature de leur activité : la fabrication des étoiles jaunes imposées aux Juifs de France.
C’est cette collision entre le banal et l’innommable qui fait toute la force des « Marchands d’Étoiles », révélation du Festival d’Avignon 2023 désormais installée au Splendid jusqu’au 11 janvier 2026. L’auteur et metteur en scène Anthony Michineau s’est inspiré d’un fait historique authentique : l’entreprise Barbet-Massin-Popelin, qui fit fortune sous l’Occupation en produisant et découpant ces insignes infamants.
Un texte ciselé au service
d’une montée dramatique implacable
Ancien élève du Cours Florent, Anthony Michineau signe ici son œuvre la plus aboutie. Son écriture, à la fois fine et percutante, déploie une tension dramatique qui ne cesse de croître au fil des scènes. Le dramaturge excelle dans l’art du contraste : il installe d’abord une atmosphère presque légère, tissée d’humour et de moments de complicité entre les personnages, avant de basculer progressivement vers l’horreur de la collaboration ordinaire.
Cette maîtrise de la gradation émotionnelle vaut à Michineau d’avoir reçu le Prix du meilleur auteur au Festival d’Avignon 2023, ainsi qu’une nomination au Molière du meilleur auteur francophone vivant en 2025. La pièce elle-même a été nommée dans la catégorie Meilleur spectacle de théâtre privé, témoignant de sa reconnaissance par l’ensemble de la profession.
Des interprètes habités par leurs personnages
Sur scène, Anthony Michineau endosse également le rôle de Louis, l’un des deux employés de l’atelier. Mais c’est Guillaume Bouchède qui a particulièrement marqué les esprits, remportant le Molière du meilleur acteur dans un spectacle de théâtre privé. Son interprétation, d’une justesse bouleversante, incarne cette banalité du mal qui constitue le cœur de la pièce. Nicolas Martinez, quant à lui, a également été nominé au Molière du meilleur acteur dans un second rôle, confirmant la force du jeu d’ensemble.
La distribution, parfaitement homogène, parvient à incarner ces Français ordinaires qui, par conformisme, opportunisme ou simple résignation, participent à la machine génocidaire sans nécessairement en mesurer toute l’ampleur. C’est cette dimension profondément humaine qui rend la pièce si dérangeante : ces personnages ne sont ni des monstres ni des héros, mais des individus confrontés à des choix impossibles dans un contexte d’exception.

Un spectacle qui chamboule et questionne
« Vous pleurerez autant que vous bondirez sur votre siège », promettait la critique dès la création avignonnaise. Les spectateurs parisiens ne disent pas autre chose : on ressort du Splendid « complètement chamboulés, surpris, époustouflés ». Le Figaro et Le Parisien ont salué ce coup de cœur qui ne laisse personne indifférent.
Cette puissance émotionnelle tient à la capacité de Michineau à faire coexister rire et tragédie, légèreté et gravité. Le spectateur rit aux éclats dans les premières scènes avant de se figer progressivement, saisi par l’effroi de comprendre où mène cette apparente banalité. La scénographie de Georges Vauraz, sobre et efficace, accompagne cette montée en tension sans jamais l’écraser, laissant le texte et les comédiens occuper pleinement l’espace.
Un devoir de mémoire nécessaire
Au-delà de ses qualités dramaturgiques indéniables, « Les Marchands d’Étoiles » pose des questions essentielles sur la responsabilité individuelle face à l’histoire. Comment des citoyens ordinaires ont-ils pu participer, même indirectement, à la Shoah ? Qu’aurions-nous fait à leur place ? La pièce ne juge pas mais interroge, déstabilise, force à la réflexion.
En choisissant de mettre en lumière l’histoire méconnue de ces fabricants d’étoiles jaunes, Anthony Michineau rappelle que la machine de l’extermination n’aurait pu fonctionner sans la collaboration active ou passive d’innombrables anonymes. Cette dimension universelle dépasse le cadre historique de l’Occupation pour résonner avec notre présent.
Après son triomphe au OFF d’Avignon, « Les Marchands d’Étoiles » s’impose comme l’une des créations théâtrales majeures de ces dernières années. Une pièce nécessaire, courageuse, qui rappelle que l’art théâtral peut encore ébranler, émouvoir et faire réfléchir. À voir absolument.
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