L’éducation sentimentale
au Théâtre de Poche de Montparnasse

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Par Marie-Christine pour Carré Or TV

Un duo exceptionnel !

 

S’attaquer à une telle œuvre littéraire n’est pas a priori aisé. En 2015, avec « Madame Bovary », Paul Emond avait déjà réalisé une adaptation libre, couronnée de succès, dans le même théâtre de Poche Montparnasse. Son amour pour le théâtre est immense et aucun grand classique ne lui fait peur, que ce soit Shakespeare, l’Odyssée d’Homère ou encore récemment « L’Écume des jours » de Boris Vian.

Chacun sait combien Flaubert était un perfectionniste et travaillait avec acharnement ses textes. Le choix de chaque mot était pesé et soupesé, mais malgré cela, l’adaptation jouée sous nos yeux rend fidèlement l’atmosphère flaubertienne. Comme dans « Madame Bovary », nous retrouvons le même couple de comédiens : Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps, qui ont également réalisé la mise en scène. Nommée dans la catégorie révélation féminine aux Molières de 2016 pour la pièce « Madame Bovary », Sandrine Molaro continue de nous éblouir dans « L’Éducation sentimentale ».

Une fois de plus, la musique est une alliée de taille, permettant d’exprimer les émotions des personnages. Parfois un peu décalées du fait de chansons actuelles, elles donnent néanmoins à la pièce une note de comédie très agréable. Gilles-Vincent Kapps, en plus de son talent de comédien, est également musicien, jouant de la guitare électrique. Il est connu pour être l’auteur de nombreuses musiques de spectacles. Sandrine Molaro, quant à elle, joue aussi sur un petit piano puis à l’accordéon et pousse la chansonnette.

Et dans tout ça, que devient le personnage central du roman, Frédéric ? Le 15 septembre 1840, Frédéric vient de fêter ses 18 ans. Bachelier, il prend le bateau à Montereau le menant jusqu’à Nogent-sur-Seine où vit sa mère, ensuite il a l’intention de faire son droit. Sur ce même bateau, il va apercevoir celle qui sera l’unique amour de sa vie, Marie Arnoux. Malheureusement mariée au « propriétaire de l’art industriel » à Montmartre, un commerçant rusé et opportuniste, mais bien sûr, à ce stade, il ignore tout du personnage.

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Frédéric tombe instantanément amoureux de sa femme Marie, et dès lors sa vie sera rythmée par les visites au couple et les brèves apparitions de cet être cher à son cœur. L’action se déroule sous la Monarchie de Juillet, la France comme à son habitude bouge, se révolte ça et là, mais la politique n’intéresse pas Frédéric, la révolution encore moins, les études l’ennuient, trop occupé à rêvasser.

Héritant quelques années plus tard d’un oncle et profitant de 27 000 livres de rente, il va pouvoir se vêtir et vivre comme un bourgeois, profiter de la vie et voir plus souvent sa bien-aimée. Frédéric est en fait un anti-héros, on prétend que « L’Éducation sentimentale » est un roman autobiographique ! L’écrivain était génial certes, mais l’homme était-il comme Frédéric ? Passablement timide, maladroit, rêveur dont l’ennui est le quotidien. Bien de sa personne, Frédéric rencontre tout au long de sa vie plusieurs femmes séduisantes et qui s’intéressent à lui. La jeune Louise, voisine de sa mère à Nogent-sur-Seine, bien plus jeune que Frédéric mais amoureuse de lui depuis qu’elle n’est qu’une enfant. Louise n’a de cesse de lui montrer son amour, mais le cœur de Frédéric ne bat que pour Marie, cet amour impossible, cette chimère à laquelle il s’attache obstinément alors que tout espoir semble vain.

Frédéric traîne sa mélancolie, ainsi un jour alors qu’il est près de Mme Arnoux, le narrateur cite : « Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement comme une chose extraordinaire! » À la différence d’Emma Bovary, cette dernière trouve sa vie ennuyeuse et décide alors de vivre ses rêves les plus fous, Frédéric au contraire se complaît dans l’ennui et demeure dans ses rêves, impassible, fataliste somme toute. Il est l’anti-héros type ! L’homme de toutes les faiblesses.

Il fréquente un temps une cocotte, Rosanette, lui fait par accident un enfant qui malheureusement succombe. D’autres femmes passent dans sa vie, mais lui ne voit rien, trop absorbé par Marie Arnoux. Toujours assidu, envers et contre tout ! Flaubert a dû s’amuser lorsque Marie Arnoux dit adieu à Frédéric : « Elle lui baisa au front comme une mère; elle défit son peigne; tous ses cheveux blancs tombèrent. Elle s’en coupa, brutalement à la racine une longue mèche; gardez-les Adieu! » Flaubert a dû prendre également beaucoup de plaisir à décrire tous les travers de la bourgeoisie sous le régime de Louis-Philippe et du Second Empire. « L’Éducation sentimentale » est manifestement un roman d’observation, une peinture sans artifice des mœurs de l’époque.

Seul un personnage semble vivre ses rêves, ses passions : Dussardier, le vrai révolutionnaire totalement sincère et qui meurt finalement en héros. Nos deux comédiens sont à la fois narrateurs et interprètent tous les nombreux personnages de « L’Éducation sentimentale » avec brio. Le rythme est fou, en l’espace de quelques secondes, ils passent d’un personnage à un autre et nous brossent une fresque historique, sociologique, avec en toile de fond un Frédéric passif que l’on aimerait secouer. Mais à quoi bon ! Un moment de théâtre joyeux, admirablement bien interprété, allez sans tarder applaudir ce tandem de choc bourré de talent.

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