
Par Stanislas pour Carré Or TV
Plus qu’un spectacle nostalgique :
une réflexion sur la solidarité et la résilience.
Paris, 1969. Une star déchue et un jeune prodige du cinéma scellent une amitié improbable qui va changer leurs destins. C’est cette rencontre méconnue que célèbre « Brialy/Baker : Jean-Claude et Joséphine », actuellement à l’affiche du Théâtre de Passy.
Au crépuscule de sa vie, Joséphine Baker a tout perdu. La diva du music-hall, résistante durant la Seconde Guerre mondiale et militante antiraciste aux côtés de Martin Luther King, se retrouve ruinée, son château des Milandes saisi. Elle a 63 ans et le monde semble l’avoir oubliée. C’est alors qu’entre en scène Jean-Claude Brialy, étoile montante de la Nouvelle Vague, élégant et sensible, qui lui tend la main pour un ultime pari : remonter sur les planches du cabaret La Goulue.
Cette histoire vraie, jamais portée à la scène auparavant, prend vie sous la plume de Clair Jaz et Franck Le Hen, qui incarnent eux-mêmes ces deux personnalités hors normes. Dans un Paris oscillant entre révolutions culturelles et essor du disco, le spectacle raconte avec tendresse et humour ces années cruciales, de 1969 à 1975, où deux artistes aux destins opposés unissent leurs forces pour affronter les préjugés d’une époque et les obstacles impitoyables du showbiz.
Deux comédiens habités par leurs personnages
La distribution est l’âme de ce spectacle. Clair Jaz, actrice et humoriste belge née à Kinshasa, déploie une interprétation remarquable de Joséphine Baker. Les spectateurs saluent unanimement sa capacité à incarner cette femme libre, audacieuse et généreuse, fatiguée par la vie mais toujours alerte dès qu’il s’agit de remonter sur scène. La comédienne parvient à ressusciter le timbre caractéristique de la voix de Baker, évitant toute caricature pour livrer un portrait en nuances, oscillant entre force et vulnérabilité.
Face à elle, Franck Le Hen insuffle l’élégance et la sensibilité à fleur de peau de Jean-Claude Brialy. Son interprétation capture la faconde du comédien tout en laissant transparaître la nervosité élégante de cet homme de cœur. Les deux artistes, qui ont également signé le texte de la pièce, créent une alchimie palpable sur scène, faisant revivre sous nos yeux cette amitié exceptionnelle qui unissait deux êtres cabossés par la vie mais unis par une flamboyance commune.
Une mise en scène sobre et émotive
Coralie Baroux signe une mise en scène vibrante qui laisse toute la place aux comédiens sans tomber dans les temps morts. En une heure trente, le spectacle alterne avec fluidité les moments de légèreté et de gravité, les éclats de rire et l’émotion. Des images d’archives ponctuent judicieusement la représentation, ancrant le récit dans la réalité historique et renforçant la crédibilité des scènes interprétées.
Les costumes de scène signés Nicolas Delas contribuent à recréer l’atmosphère de cette époque charnière, entre paillettes du music-hall et tourmente personnelle. La musique, omniprésente, rappelle que nous sommes au cœur de l’univers du spectacle, là où Joséphine Baker a toujours brillé malgré les épreuves.
Un théâtre de mémoire qui parle au présent
Au-delà de l’anecdote biographique, la pièce porte une parole engagée sur le racisme, l’homophobie, la vieillesse et l’effacement des femmes artistes. Elle évoque les combats de chaque jour menés par ses deux protagonistes : la lutte contre le racisme pour l’une, contre l’homophobie pour l’autre. Le texte, parsemé de dialogues ciselés et de répliques spirituelles, n’hésite pas à aborder ces thématiques avec franchise tout en maintenant un ton joyeux et accessible.
Cette dimension politique fait de « Jean-Claude et Joséphine » bien plus qu’un simple spectacle nostalgique. C’est une réflexion sur la solidarité, la résilience et la capacité de se réinventer face à l’adversité. Le spectacle célèbre la générosité débordante de ces deux personnalités qui ont marqué l’histoire culturelle française, tout en questionnant la façon dont la société traite ses artistes vieillissants et les figures qui dérangent l’ordre établi.

Un succès confirmé auprès du public
Depuis ses débuts, le spectacle rencontre un accueil enthousiaste. Les spectateurs saluent la qualité du jeu des acteurs qui les font passer par toutes les émotions, avec l’impression d’être véritablement dans l’intimité de ces personnages légendaires. Nombreux sont ceux qui découvrent grâce à cette pièce une période méconnue de la vie de Joséphine Baker et l’importance du rôle joué par Jean-Claude Brialy dans son retour sur scène.
Le spectacle a même été présenté au Château des Milandes, demeure emblématique de Joséphine Baker en Dordogne, dans le cadre des commémorations des 50 ans de sa disparition et des 100 ans de son arrivée à Paris. Cette résonnance particulière témoigne de la justesse du propos et de l’importance de faire connaître cette histoire au plus grand nombre.
Une invitation à célébrer la magie du spectacle
« Brialy/Baker : Jean-Claude et Joséphine » s’inscrit dans cette tradition du théâtre populaire au meilleur sens du terme, celui qui fait rimer divertissement et profondeur, rires et réflexion. Le spectacle réussit le pari de rendre hommage à deux icônes sans les figer dans un musée poussiéreux. Au contraire, il les fait revivre dans toute leur humanité, avec leurs doutes, leurs espoirs et leur incroyable capacité à transformer l’adversité en beauté.
Dans un Paris contemporain où les questions d’égalité, de discrimination et de reconnaissance restent d’une brûlante actualité, ce récit d’une amitié improbable entre une femme noire américaine naturalisée française et un acteur homosexuel militant résonne avec une force particulière. Le spectacle rappelle que l’art et l’amitié peuvent être des armes puissantes face aux préjugés.
Jusqu’au 30 décembre 2025 au Théâtre de Passy, cette comédie tendre et drôle offre au public l’opportunité de voyager dans le temps, de découvrir une page méconnue de l’histoire culturelle française et, surtout, de célébrer la magie du spectacle vivant. Un petit bijou de sensibilité à ne pas manquer, qui prouve qu’il est possible d’aborder des sujets graves avec légèreté, et que le théâtre reste un lieu privilégié de mémoire, d’émotion et de transmission.
Carré Or TV Toute l'actualité des spectacles