
Par Stanislas pour Carré Or TV
Une leçon d’humanité qui explore nos fragilités
Dans l’intimité feutrée du Théâtre Clavel, à deux pas du Parc des Buttes-Chaumont, se joue une histoire qui résonnera chez tous ceux qui ont aimé, douté, puis perdu. « À partir d’un rien… », écrite et mise en scène par Silas Van Asch, portée par Yohann Lavéant et Nicolas Bouyre, explore la fin d’un amour mais aussi la complexité de la communication, la vulnérabilité et la force insoupçonnée qui peuvent naître d’un rien.
L’anatomie d’une rupture
Mathieu et Jonas, un couple dont la relation s’érode sous le poids des non-dits, de la lassitude et des blessures enfouies, se retrouvent dans une chambre vidée de toute intimité. Autour d’un lit sans passion, de verres partagés et de silences pesants, ils rejouent leur histoire : les premières fois, les maladresses, les rires et ces blessures qu’on a tues par lâcheté ou par amour. Ce soir-là, ils ont décidé de se quitter, mais pas de manière définitive, du moins pas encore. Car avant de tourner la page, il faut d’abord la relire ensemble, une dernière fois.
La pièce se présente comme une comédie dramatique où l’humour vient tempérer la douleur, où les éclats de rire côtoient les aveux les plus crus. Silas Van Asch confie avoir voulu « montrer que lors d’une rupture on a ce désir de partager une dernière fois de manière viscérale avec l’autre tout ce qui a fait la relation : rires, larmes, confessions, coups bas. Revivre tout intensément pour mieux se dire adieu ».
Une suite naturelle
Cette création n’est pas née du néant. Elle fait suite à « À Partir D’un SMS… », une première pièce qui explorait les grandes étapes de la vie d’un couple à travers les pensées intimes des protagonistes. La seule scène qui n’apparaissait pas était celle de la rupture, étape où tous les faux semblants se brisent et où la pensée laisse place à un véritable dialogue. Avec le temps et les histoires personnelles accumulées ou plutôt les ruptures, l’auteur a ressenti le besoin d’explorer ce moment charnière, de comprendre ces mécanismes que chacun croit uniques mais qui s’avèrent universels.
Des acteurs au plus près de leurs personnages
L’authenticité qui se dégage du plateau n’est pas un hasard. Yohann Lavéant confie avoir « immédiatement identifié son personnage de Jonas dans sa façon de masquer ses émotions avec humour et cynisme », une approche très proche de sa propre manière de s’exprimer. Jonas oscille entre impulsivité et douleur, jouant sur les ruptures de ton, les silences et les changements de posture pour rendre cette complexité touchante et crédible.
De son côté, Nicolas Bouyre incarne Mathieu, un homme pris dans une dualité : vouloir préserver l’autre ou exploser sous la pression. « J’ai été moi-même en pleine rupture lorsque nous avons commencé à travailler sur la pièce », confie-t-il. « Cela m’a permis de puiser dans ma propre expérience pour donner de la sincérité à mon jeu ». Leur complicité, forgée sur vingt-cinq ans d’amitié, transparaît dans chaque échange et renforce la tension palpable qui habite le plateau.
Une mise en scène épurée au service de l’émotion
Le décor minimaliste n’est pas un choix esthétique gratuit. Il répond à une volonté claire du metteur en scène : épurer pour aller à l’essentiel. Pas de fioritures, pas de distractions. Seulement deux hommes, leur histoire commune et les débris de ce qu’ils ont construit ensemble. Cette sobriété scénique met en avant la force des dialogues et la puissance des silences, ces moments où les mots manquent mais où tout est dit.
Les dialogues, souvent cruels ou directs, sont traités avec une authenticité qui évite la caricature. Yohann Lavéant explique qu’ils ont « travaillé avec Silas en réécriture et en improvisation pour que chaque réplique, même vulgaire, reste sincère et révèle la douleur sous-jacente ». La pièce fonctionne comme un duel de ressentiments maintenu par la spontanéité et la justesse des échanges.
Un moment particulièrement marquant est la scène où Yohann chante et danse sur « When I’m gone », une véritable catharsis qui devient « un symbole de mémoire et de douleur, un moment de libération ». Ces respirations, à la fois complices et mélancoliques, viennent contrebalancer la dureté de la séparation et rappellent qu’on ne peut pas détester d’une seconde à l’autre une personne qu’on a aimée.
La communication ou son échec
Au cœur de la pièce se trouve une réflexion profonde sur l’incommunicabilité au sein du couple. Comment passe-t-on des grandes discussions passionnées du début à ces échanges du quotidien si banals ? Comment en arrive-t-on à s’écouter sans plus s’entendre, à se taire par peur de blesser ou d’entrer en conflit ?
Le metteur en scène pointe du doigt cette tendance à penser que l’amour suffit, que le temps fera les choses. Or, c’est précisément à ce moment-là que le fossé se creuse et que la distance s’installe. Maintenir un dialogue véritable est un travail constant, qui exige amour et volonté d’être avec l’autre, et non à côté ou contre lui.

Une œuvre qui divise et rassemble
La pièce se distingue par sa capacité à mêler drame et humour, à rendre universels des sentiments souvent tabous ou difficiles à exprimer. Elle ne cherche pas à offrir des solutions toutes faites, mais plutôt à montrer la complexité de l’amour, de la rupture et de la reconstruction. Certains spectateurs pourraient trouver la tonalité trop intime ou la mise en scène trop dépouillée, mais ces partis pris répondent à une volonté artistique assumée.
L’intention du metteur en scène n’est pas de provoquer une vague de séparations parisiennes, mais bien de confronter le public à l’ambivalence de l’être humain. Celui qui reste, malheureux, par crainte de tout perdre. Celui qui part en se disant que chaque jour vécu est un jour qu’on ne vivra plus, et qu’il faut parfois accepter qu’une histoire d’amour soit arrivée à son terme plutôt que de se détruire mutuellement.
Un théâtre engagé dans la diversité
Le Théâtre Clavel, cette salle de cent vingt places en gradins située dans le 19ᵉarrondissement, a su se forger une identité singulière. Spécialisé dans la programmation jeune public depuis une dizaine d’années, il n’en délaisse pas pour autant les créations adultes de qualité. La programmation, diversifiée et exigeante, fait la part belle aux talents émergents et aux propositions originales.
Accueillir « À Partir D’un Rien… » s’inscrit parfaitement dans cette ligne artistique : offrir au public parisien des spectacles qui questionnent, qui émeuvent et qui ne laissent pas indifférent.
« À Partir D’un Rien… » n’est pas seulement une histoire de rupture. C’est une leçon d’humanité, une exploration de nos propres fragilités façonnées par la vie et l’amour. Une invitation à réfléchir sur nos relations, sur ce que nous acceptons de vivre et ce que nous refusons de perdre. Par sa simplicité et sa justesse, cette création promet de toucher en plein cœur tous ceux qui ont un jour aimé, douté, espéré ou renoncé. Parce qu’au fond, comme le suggère si bien le titre, il suffit parfois d’un rien pour que tout bascule.
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