
Par Marie-Christine pour Carré Or TV
Un spectacle intimiste et profondément émouvant
En 2024, Samuel Labarthe interprétait L’Usage du monde de Nicolas Bouvier dans ce même lieu mythique : le Théâtre de Poche-Montparnasse. Le comédien était seul en scène, sous la direction de Catherine Schaub.
Parce qu’on ne change pas une équipe gagnante !
Nous retrouvons actuellement sur cette même scène l’excellent Samuel Labarthe dans une pièce également inspirée de l’œuvre de Nicolas Bouvier, intitulée Le Poisson-Scorpion.
Comme pour le précédent spectacle, Samuel Labarthe a participé à l’adaptation théâtrale, aux côtés d’Anne Rotenberg et de Gérald Stehr.
Dans L’Usage du monde, le comédien incarnait Nicolas Bouvier et nous contait le voyage initiatique entrepris en compagnie de son ami, le peintre et illustrateur Thierry Vernet.
À bord de leur Topolino, ces deux jeunes Suisses étaient partis de Genève et s’étaient séparés à Kaboul. Âgés d’une vingtaine d’années, ils avaient vécu, dans les années 1950, dix-huit mois extraordinaires, faits de rencontres, de musiques et de découvertes culturelles.
Durant ce premier spectacle, nous avions également partagé leur quotidien : la Topolino, voiture capricieuse et souvent en panne, les petits boulots occasionnels pour survivre, le soleil de plomb, les mouches d’Asie…
Nous avions ressenti leur soif de liberté et cette volonté d’atteindre coûte que coûte l’étape ultime de leur périple : Kaboul.
Ce voyage en duo prend fin en Afghanistan. Désormais seul, Nicolas Bouvier se trouve au Sri Lanka, alors désigné sous le joli nom de Ceylan.
Le Poisson-Scorpion évoque les neuf mois qu’il passe seul sur cette île. Nicolas Bouvier a longuement mûri ce second ouvrage, qui ne sera publié qu’en 1982 et sera couronné par le Prix de la Critique.
Nous retrouvons Samuel Labarthe dans le rôle de l’écrivain, toujours seul en scène.
Ceylan, une île aux démons
Arrivé sur cette « île à malices », Ceylan semble être le lieu de prédilection des mages et des enchanteurs de toutes sortes. Sans la présence de Thierry, Nicolas se sent pleinement libre. Mais, très vite, il va déchanter.
Faute d’argent, il loue une petite chambre aux conditions rudimentaires.
La mise en scène de Catherine Schaub situe l’action dans cette minuscule pièce inhospitalière : un lit, une table, une chaise, le tout éclairé par une simple ampoule qui se balance au bout d’un fil électrique beaucoup trop long.
Nicolas précise qu’il dispose néanmoins d’un lavabo, d’où s’écoule un mince filet d’eau rougie, et que la plupart des clients de l’hôtel ne bénéficient pas de toilettes à l’occidentale.
Seul élément décoratif : un Bouddha protecteur.
Durant les mois précédents, Thierry et lui avaient toujours réussi à gagner leur vie en réalisant des dessins ou en donnant des cours. Mais à Ceylan, malgré ses nombreuses tentatives, les portes se ferment les unes après les autres.
Ses maigres ressources lui permettent de tenir à peine trois mois !
Impossible également de trouver sur cette île le moindre ouvrage récent en français. La meilleure librairie ne peut lui proposer que La Cousine Bette ou Les Discours de Jaurès.
Il finit par acheter Insect Life of India, sans se douter que cet ouvrage lui sera bientôt d’une grande utilité, tant les insectes pullulent dans sa chambre.
Cancrelats, blattes, scorpions, scolopendres, araignées, lézards, fourmis… Toute une faune s’invite dans son quotidien.
Très vite, il comprend qu’il aura finalement davantage affaire aux insectes qu’aux hommes !
Privé d’interlocuteurs, Nicolas va se montrer de plus en plus attentif à toutes ces petites créatures qui partagent sa chambre et sa vie.
À l’arrière de la scène, un écran projette des images d’insectes grouillant sur les murs. Cette présence visuelle renforce le sentiment d’enfermement et donne corps à l’univers oppressant dans lequel évolue l’écrivain.
« Par les fissures du béton éclaté, les termites volants montaient du sol en rangs serrés pour les épousailles, les ailes collées au corps, leur corselet neuf astiqué comme les perles noires du bazar… »
Une lente descente aux enfers
Sa santé se détériore rapidement. Terrassé par une forte fièvre, il se rend dans un dispensaire et doit y rester hospitalisé quelques jours.
L’enthousiasme des mois passés avec son ami s’est évanoui. Nicolas se sent désormais totalement abandonné et entame une lente dégradation, aussi bien physique que mentale.
Fragilisé, il peine à se tenir sur ses jambes. Ses sorties sont rares et se limitent essentiellement à ses besoins alimentaires. Il n’a donc que très peu de contacts avec la population locale.
Dans la gargote où il prend ses repas, il échange parfois quelques mots en anglais avec des fonctionnaires. Ces derniers ont lu Jane Austen et se cotisent même pour acheter une revue polissonne !
Il avait pourtant espéré que ce séjour à Ceylan serait une source d’inspiration, une occasion de se ressourcer et de faire le point sur sa vie.
C’est tout le contraire qui se produit. L’inspiration lui fait défaut et, devant sa machine à écrire Remington, il reste sans ressort, incapable de retrouver l’élan nécessaire à l’écriture.
Nicolas est profondément déprimé. Ce ne sont ni les lettres de sa mère, qui mettent deux mois à lui parvenir après un long périple, ni celle de sa dernière petite amie, lui annonçant son mariage, qui parviennent à lui remonter le moral.
À cela s’ajoute la chaleur accablante de cet enfer tropical, qui contribue à anesthésier son esprit.
Rien ne semble pouvoir se passer dans cette île maudite. Même la politique paraît paralysée par la chaleur : les quelques activistes présents ont perdu toute ardeur.
« C’est dans le nord que la révolution et la lutte des classes ont été inventées. »
Le poisson-scorpion, compagnon inattendu
Sa distraction favorite reste l’échoppe de l’épicière.
Les odeurs de cannelle, de girofle et de café fraîchement moulu l’apaisent.
Vêtue d’un sari blanc, imposante, la peau noire, d’origine tamoule et de confession musulmane, l’épicière est majestueusement assise sur un sac de lentilles, derrière une balance romaine. Elle aime préparer à son intention deux chiques de bétel qu’ils mâchent ensemble.
Elle possède également, dans un bocal à concombres, un poisson-scorpion qu’elle nourrit de miettes de cassonade, de mouches et de mie de pain.
Nicolas la surprend parfois en train de coller son visage contre le bocal et de faire des grimaces à l’animal. En retour, le poisson lui répond en frétillant.
Cette scène, à la fois insolite et touchante, témoigne de la relation singulière qui se noue entre l’écrivain et les êtres qui peuplent son quotidien.
Nicolas pleure sans raison apparente. Cette île est en train de lui brûler les nerfs.
Puis, après ces longs mois d’errance absolue, il revient enfin à la vie.
Il remonte à la surface, telle une bulle de savon, tandis que toute sa ménagerie d’insectes, fidèle compagne de ces neuf mois d’isolement, semble lui dire adieu.

Un grand moment de théâtre
Le Poisson-Scorpion est un récit d’introspection, une plongée saisissante dans les méandres de la solitude et de la fragilité humaine.
Dans ce théâtre intimiste, où le comédien et le public sont si proches, chaque émotion prend une dimension particulière. Cette proximité amplifie les silences, les tourments et les instants de grâce.
La mise en scène de Catherine Schaub, dépouillée et évocatrice, accompagne avec justesse cette lente descente dans l’isolement. Le décor minimaliste, les projections d’insectes et l’atmosphère étouffante de la chambre deviennent les reflets de l’état intérieur du personnage.
Quant à Samuel Labarthe, il livre une interprétation magistrale, empreinte d’une sincérité absolue. Il donne vie à la plume de Nicolas Bouvier avec une intensité remarquable, faisant ressentir au spectateur toute la détresse, les doutes et les fragiles sursauts d’espoir de l’écrivain.
Une performance d’une grande finesse, à l’image de ces comédiens qui savent faire naître des émotions profondes avec une présence et une sobriété rares.
Un spectacle à voir absolument au Théâtre de Poche-Montparnasse !
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Quelle belle pièce, quel comédien formidable et ce théâtre… chaleureux ! Bravoooo, c’est tellement mérité 👍🏻👍🏻👍🏻🦂🐟 Allez-y, vous vous offrirez un beau cadeau !
Magnifique moment théâtral ,s’assoir a coté de Nicolas Bouvier et ressentir cette moiteur ceylanaise, immersion a souhait!!
Samuel Labarthe excelle dans son personnage avec une prestance extraordinaire!!!