
Par Marie-Christine pour Carré Or TV
Un beau moment de littérature et de théâtre
Jean Giono s’invite actuellement au Théâtre de Poche-Montparnasse, où Maxime Lombard nous conte, avec l’accent chantant du Midi, deux nouvelles extraites de Solitude de la pitié.
Assis à la terrasse d’un café, Maxime Lombard est en compagnie d’un homme âgé, tout de noir vêtu et coiffé du traditionnel chapeau provençal. Ce complice n’est autre que Gérard Bonnet.
Ce dernier écoute avec attention l’histoire du Prélude de Pan, qui se déroule un 4 septembre, jour de la fête votive réunissant les communes de Vaugnières, Glandages et Montbran… Des villages qui sentent bon les Hautes-Alpes.
Giono est un grand peintre de la littérature, et notre conteur commence à planter le décor : « Au-dessus du village, un rond d’azur étalé tout net, bien propre. »
À l’horizon se dessine « une épaisse barre de nuages violets et lourds ».
Comme le déclarait Marcel Achard, auteur dramatique et excellent dialoguiste, à propos de Jean Giono : « Nous écoutons le génial monologue du récitant. »
Nous, spectateurs, grands enfants pour l’éternité, sommes immédiatement captivés dès les premiers mots du récit.
Le Prélude de Pan est un véritable conte rural, comme le sont la plupart des nouvelles de cet auteur. Giono écrit à la manière des gens qui peuplent ces terres rudes, celles de la Provence des montagnes. Son écriture est empreinte d’authenticité, sans fioritures inutiles.
Les faits et gestes de chacun des protagonistes sont décrits avec minutie, presque à la manière d’un cinéaste. Et ce n’est pas Marcel Pagnol qui aurait pu contredire cette approche, lui qui a porté à l’écran plusieurs œuvres de Giono, notamment Regain et Jofroi, cette dernière étant adaptée de la nouvelle Jofroi de la Maussan.
Au-delà des couleurs, Giono se plaît également à nous faire partager les odeurs du terroir, agréables ou non !
Cet écrivain maîtrise parfaitement la dramaturgie : l’action monte peu à peu en puissance, puis survient soudain un arrêt sur image, accompagné d’un silence. C’est alors que le personnage central entre en scène.
« Les bruits de la fête cessent soudain et un silence rond et pesant, plein de soleil, comme une boule de feu… »
Puis : « C’est au milieu de ce silence qu’un homme arriva par le chemin de la forêt. »
Cet homme n’est pas ordinaire. Il n’arrive pas par la route comme tout le monde, mais surgit des bois. Il sent la nature, boit dans un baquet à la manière d’un animal et mange des graines de pommes de pin. En réalité, c’est un être hybride, semblable à Pan, ce dieu grec des troupeaux, mi-homme, mi-bouc.
Inconnu des villageois, cet étranger va prendre la défense d’une simple colombe qu’un abruti a voulu apprivoiser. Mais, comme l’oiseau volait dans sa cabane et cassait malencontreusement quelques objets, son propriétaire lui a brisé une aile !
Le pauvre oiseau, désormais handicapé, souffre à chaque battement d’aile de la cruauté d’un homme prénommé Boniface.
Dans la pénombre du café, l’homme silencieux, qui mange des graines de pin, s’adresse à l’oiseau dans le langage des colombes. Un dialogue s’établit alors entre eux ! Tous les témoins sont éberlués !
Son bourreau, passablement aviné, veut à tout prix récupérer son oiseau. Mais l’étranger refuse de le lui rendre, prétextant que cette colombe est un être vivant comme nous tous, avec les mêmes droits à la vie et au respect.
L’individu au visage de chèvre demande alors à Antoine, le patron du café, d’aller chercher son accordéon et de jouer.
Plus aucun son, plus aucun bruit dans l’assistance. Le récitant annonce : « C’était exactement comme si j’avais eu la bouche pleine de ciment en train de durcir et, pour les autres, ça devait être pareil. »
Dès les premières notes de l’accordéon, chacun se met à danser au rythme de la tarentelle, sans pouvoir s’arrêter. Même Boniface se met à gesticuler dans tous les sens !
Toute l’assemblée semble hypnotisée par cet homme au regard triste, qui dégage une force incontrôlable. C’est alors que le rond d’azur, au-dessus du village, disparaît.
Tous les animaux sortent de leurs enclos, ceux de la forêt dévalent la montagne, et hommes et bêtes se mettent à danser ensemble.
La nuit tombe brutalement et une pluie torrentielle s’abat sur le village.
Durant toute cette nuit, hommes et animaux sont en transe, incapables de se maîtriser. La fête votive prend alors des allures d’orgie.
Avec sa belle voix aux accents de Provence, Maxime Lombard nous tient en haleine. Nous voilà entraînés dans cette histoire aux accents fantastiques, où le réel bascule peu à peu dans l’étrange.
Lorsque la tarentelle cesse, le jour se lève. L’étranger prend la route du nord, tandis que les hommes reviennent à eux après cette nuit infernale. Ils en garderont longtemps un goût amer, et certains en conserveront même des souvenirs insupportables.

« Jofroi de la Maussan » : un autre visage de Giono
Le comédien nous livre ensuite un autre conte de Jean Giono : Jofroi de la Maussan.
Toujours assis près du vieil homme au chapeau noir, dans ce même bistrot, nous retrouvons Gérard Bonnet. Son visage très expressif témoigne du plaisir qu’il prend à écouter ces histoires provençales. Sans doute les a-t-il entendues maintes fois, mais le plaisir demeure intact.
Jofroi de la Maussan ne ressemble en rien au Prélude de Pan.
Il s’agit cette fois de l’histoire d’un verger, celui de Maussan, qui appartient à Jofroi. En raison de son grand âge, ce dernier décide de le céder en viager.
Mais Jofroi a planté tous les arbres du verger il y a bien longtemps. Il refuse que Fonse, le nouveau propriétaire, arrache les vieux arbres devenus improductifs. Cette idée lui brise le cœur : après tout, ce sont ses arbres !
Malgré toutes les propositions d’arrangement formulées par les villageois, le vieux Jofroi ne veut rien entendre et menace de se donner la mort…
Un conte qui se termine malheureusement mal pour le vieil homme, trop attaché à son verger pour accepter de le voir disparaître : Jofroi finit par mettre sa menace à exécution.
Une fois encore, chaque spectateur peut tirer sa propre morale de cette nouvelle, qui nous interroge sur l’attachement aux choses, la transmission et le poids des souvenirs.
Un spectacle qui fait du bien
Voilà un spectacle qui fait un bien fou et qui imprime en nous toute une palette de couleurs, de sensations et d’émotions.
Nous pourrions écouter encore des heures entières ces belles histoires de notre Provence, racontées avec tant de talent par Maxime Lombard, merveilleux conteur qui sait donner vie aux mots de Jean Giono et nous transporter au cœur de son univers.
Un beau moment de littérature et de théâtre, où la puissance du récit nous rappelle combien les histoires, lorsqu’elles sont portées par une voix juste, peuvent continuer à nous enchanter.
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