
Par Stanislas pour Carré Or TV
Humour, situations rocambolesques
et contexte historique
Il y a des spectacles qui font rire, et puis il y a ceux qui réussissent à nous faire rire tout en nous racontant une véritable histoire. « Berlin Berlin », actuellement au Théâtre des Nouveautés, appartient clairement à cette deuxième catégorie. Sous ses airs de comédie déjantée, la pièce de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras nous entraîne dans le Berlin-Est des années 1980, à une époque où franchir le Mur relevait de l’exploit et où la moindre erreur pouvait coûter très cher. Ici pourtant, la peur laisse rapidement place au burlesque.
Et c’est précisément là que réside l’une des grandes réussites du spectacle : transformer un contexte historique lourd en une formidable mécanique comique, sans jamais perdre le fil de l’histoire.
Emma et Ludwig n’ont qu’une idée en tête : passer à l’Ouest. Pour parvenir à leurs fins, Emma se fait embaucher comme aide-soignante chez Werner Hofmann, un homme qui vit avec sa mère. Mais derrière cet appartement apparemment ordinaire se cache un passage secret permettant de rejoindre Berlin-Ouest. Voilà donc notre héroïne au cœur d’un appartement où rien ne va se dérouler comme prévu.
Car Werner n’est pas simplement un homme solitaire : il travaille pour la Stasi. Et, comme si cela ne suffisait pas, il tombe amoureux d’Emma. Ajoutez à cela des espions, des mensonges, des personnages qui se croisent, se surveillent et se soupçonnent, et vous obtenez une mécanique théâtrale parfaitement huilée.
Le décor devient alors un véritable personnage. Les portes s’ouvrent, se ferment, les passages se multiplient et les situations s’enchaînent à un rythme soutenu. La mise en scène de José Paul joue pleinement avec cet espace et exploite avec intelligence les possibilités offertes par le décor d’Édouard Laug. La vidéo et les effets scéniques participent également à cette atmosphère très particulière, entre réalisme historique et comédie de boulevard.
Dès les premières minutes, le ton est donné. On comprend que l’on va assister à une pièce où le mouvement, les quiproquos et les surprises vont occuper une place essentielle. Le spectateur est rapidement embarqué dans cette histoire où chacun semble avoir quelque chose à cacher.
Et c’est évidemment la troupe qui donne à cette mécanique toute son énergie.
Anne Charrier apporte à Emma une belle combinaison de détermination et de fragilité. Son personnage ne se contente pas de subir les événements : elle tente constamment de garder le contrôle, même lorsque la situation lui échappe complètement. Face à elle, Guillaume Bouchède compose un Werner aussi inquiétant que désarmant, tandis que Patrick Haudecœur retrouve ce registre comique qu’il maîtrise particulièrement bien.
Mais la réussite de « Berlin Berlin » tient aussi à son esprit collectif. Marie Lanchas, Michel Lerousseau, Guilhem Pellegrin, Claude Gyonnet et Gino Lazzerini participent pleinement à cette formidable mécanique d’ensemble. Chacun possède son moment, son tempérament, son rythme. Les personnages secondaires ne sont jamais de simples faire-valoir : ils nourrissent les situations et contribuent à faire monter progressivement la folie.
On rit beaucoup, mais surtout on rit de situations.
C’est ce qui fait la différence. La pièce ne repose pas uniquement sur des bons mots ou des répliques destinées à provoquer artificiellement le rire. L’humour naît souvent du décalage entre ce que les personnages savent et ce que nous, spectateurs, savons déjà. Un regard, une entrée au mauvais moment, une porte qui s’ouvre alors qu’elle ne devrait pas, un personnage qui comprend tout de travers… et la machine repart.
Cette construction rappelle évidemment le savoir-faire de Patrick Haudecœur, que l’on avait déjà pu apprécier dans « Thé à la menthe ou t’es citron ? » ou « Silence, on tourne ! ». Avec Gérald Sibleyras, il signe ici une comédie particulièrement généreuse, qui sait exploiter les codes du boulevard tout en leur apportant une dimension historique originale.
Car derrière les éclats de rire, « Berlin Berlin » rappelle aussi ce que représentait réellement le Mur de Berlin. La pièce se déroule dans un univers où la liberté de circulation n’est pas acquise et où la surveillance fait partie du quotidien. Mais plutôt que de transformer cette réalité en leçon d’histoire, les auteurs choisissent le détour de la comédie. Une manière de rappeler que le théâtre peut aussi permettre de regarder le passé autrement.

Le spectacle avait d’ailleurs été récompensé par deux Molières en 2022, celui de la meilleure comédie et celui du meilleur comédien pour Maxime d’Aboville lors de la création. Cette nouvelle distribution s’inscrit dans la continuité de ce succès.
Après avoir vu « Berlin Berlin », nous comprenons surtout pourquoi cette comédie continue de séduire le public. Les avis recueillis récemment témoignent d’ailleurs d’un accueil très favorable, plusieurs spectateurs soulignant le rythme, le jeu des comédiens et le plaisir de retrouver une comédie aussi généreuse.
Au Théâtre des Nouveautés, « Berlin Berlin » réussit donc un joli tour de force : faire rire avec une histoire qui se déroule dans l’un des contextes les plus tendus de l’histoire contemporaine.
Pendant une heure trente, les portes claquent, les secrets circulent, les espions se croisent et les personnages s’enfoncent joyeusement dans leurs mensonges. Le tout avec une troupe qui ne ménage ni son énergie ni son plaisir de jouer.
Une comédie populaire au meilleur sens du terme : rythmée, accessible, généreuse et portée par un véritable plaisir de théâtre.
À l’heure où l’on a parfois simplement besoin de passer une bonne soirée, « Berlin Berlin » remplit parfaitement sa mission.
Le Mur tombe. Le rideau se lève. Et le rire peut commencer.
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