
Par Stanislas pour Carré Or TV
Une adaptation qui ne cherche pas à refaire le film,
mais à faire vivre !
Il y a des œuvres qui semblent appartenir définitivement au cinéma. Le Schpountz est de celles-là. Dans l’imaginaire collectif, il y a bien sûr Fernandel, son accent, sa gouaille, son regard malicieux et cette incroyable capacité à rendre attachant un personnage aussi naïf qu’orgueilleux. Adapter aujourd’hui cette histoire pour la scène représentait donc un véritable défi : comment faire entendre la voix de Marcel Pagnol sans chercher à reproduire le film ? Au Théâtre Le Lucernaire, Arthur Cachia et Delphine Depardieu relèvent le pari avec une adaptation qui privilégie le rythme, la sincérité et surtout l’humanité.
Dès les premières minutes, nous sommes transportés dans cette Provence chère à Pagnol. Irénée Fabre travaille dans la boutique de son oncle, mais il n’a qu’une idée en tête : devenir acteur. Il se rêve déjà célèbre, persuadé d’avoir reçu un don exceptionnel. Lorsque des cinéastes parisiens de passage lui font signer un faux contrat pour se moquer de lui, Irénée ne doute pas une seconde de sa bonne fortune. Contrat en poche, il part pour Paris, convaincu que le monde du cinéma n’attend que lui.
C’est évidemment là que commence le véritable voyage du Schpountz. Car derrière le comique de situation, Pagnol raconte quelque chose de beaucoup plus profond : la difficulté de trouver sa place, le regard des autres et cette part de rêve qui nous pousse parfois à nous affranchir de ce que l’on attend de nous.
Sur scène, Arthur Cachia endosse le rôle d’Irénée avec une énergie communicative. Il ne cherche jamais à copier Fernandel. Et c’est probablement l’une des grandes qualités de cette adaptation. Son Irénée possède sa propre personnalité. Il est agaçant par moments, naïf souvent, prétentieux parfois, mais il demeure profondément touchant. On rit de lui, avant de comprendre que l’on rit aussi un peu de nous-mêmes.
Car qui n’a jamais été le Schpountz de quelqu’un ?
La mise en scène de Delphine Depardieu et Arthur Cachia accompagne cette idée avec beaucoup de fluidité. Les scènes s’enchaînent rapidement, les changements de personnages sont assumés avec une belle énergie et la troupe forme un véritable collectif. Les six comédiens interprètent plusieurs rôles, donnant à la représentation une dimension presque ludique. Axel Blind, Patrick Chayriguès, Simon Gabillet, Milena Marinelli et Jean-Benoît Souilh composent ainsi une galerie de personnages hauts en couleur, sans jamais tomber dans la caricature.
C’est un point essentiel lorsqu’on s’attaque à l’univers de Pagnol. La frontière entre l’accent, la truculence et la caricature peut être très mince. Ici, le choix semble être celui de la sincérité. Plusieurs critiques ont d’ailleurs souligné cette volonté de retrouver une authenticité dans le jeu plutôt que de transformer la Provence de Pagnol en simple décor folklorique.
La scénographie participe également à cette impression. Sans chercher la démesure, elle permet aux lieux et aux situations de se succéder avec efficacité. La musique de Polérik Rouvière, les lumières de Didier Brun et les costumes de Marion François contribuent à créer cet univers à la fois populaire et théâtral.
Mais la véritable réussite du spectacle se trouve peut-être ailleurs : dans son équilibre entre rire et émotion.
On rit beaucoup dans Le Schpountz. Les quiproquos, les maladresses d’Irénée et les confrontations entre les personnages fonctionnent avec une précision redoutable. La pièce possède un rythme soutenu et ne laisse guère le temps au spectateur de s’installer dans une quelconque monotonie. Plusieurs critiques ont relevé cette efficacité comique, évoquant notamment une salle qui « éclate de rire au millimètre ».

Mais derrière les éclats de rire se glisse progressivement une certaine tendresse. Irénée n’est pas seulement un naïf dont on se moque. C’est un homme qui croit profondément en son rêve. Et lorsque le réel vient se fracasser contre ses illusions, le personnage gagne une dimension nouvelle.
C’est là que le texte de Pagnol conserve toute sa modernité. Derrière cette histoire de cinéma et de Provence, il est question de confiance en soi, de rêves, d’ambition et surtout du regard que nous portons sur ceux qui osent croire qu’ils peuvent devenir autre chose.
La production évite donc le piège de la simple reconstitution nostalgique. Elle ne cherche pas à refaire le film de 1938. Elle propose plutôt de faire revivre son esprit sur une scène de théâtre. Le résultat est une représentation généreuse, accessible et populaire, qui peut réunir plusieurs générations.
Le spectacle dure 1h25 et est proposé au Lucernaire jusqu’au 10 janvier 2027, avec des représentations du mercredi au samedi à 19 heures et le dimanche à 16 heures.
Au fond, Le Schpountz nous rappelle une chose assez simple : il faut parfois être un peu fou pour poursuivre ses rêves. Et même si le monde se moque de nous, mieux vaut peut-être conserver cette petite part de folie plutôt que de renoncer avant même d’avoir essayé.
Au Lucernaire, Pagnol retrouve ainsi une seconde jeunesse. Et Irénée, lui, continue de croire dur comme fer qu’il est fait pour être une vedette.
Et finalement, après 1h25 de spectacle, on a presque envie de le croire avec lui.
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