
Par Marie-Christine pour Carré Or TV
Un spectacle puissant !
« La Douleur » est incontestablement le récit le plus poignant écrit par Marguerite Duras.
À l’origine sous la forme d’un journal intime, le texte a été retrouvé par l’auteure des décennies plus tard, dans deux cahiers rangés dans les armoires bleues de sa maison de Neauphle-le-Château.
Virginie Gaillard, comédienne et metteuse en scène, a souhaité que ce texte fragmenté soit porté par la voix de trois femmes, réalisant ainsi une sorte de prolongation de la souffrance endurée par Marguerite Duras durant la déportation de son mari, Robert Antelme, dans le camp de concentration de Dachau.
Dans les notes de ce journal, ce dernier est désigné sous le nom de Robert L., tandis que D. désigne l’ami fidèle de Marguerite Duras, Dionys Mascolo.
Virginie Gaillard est entourée d’Eva de Jesus Flechoet et d’Enora Ciapponi-Wahl. Toutes trois sont, en quelque sorte, les porte-paroles du monologue de cette femme plongée dans une profonde souffrance.
Le décor se veut épuré : une simple table, avec un téléphone noir des années 1940 et une pile de manuscrits.
La scénographie d’Alwyne de Dardel met l’accent sur le rôle de la mer dans la vie de Marguerite Duras. Un clin d’œil à la plage des Roches Noires de Trouville, mais également à la plage située entre Livourne et La Spezia, évoquée à la fin du récit.
Avril 1945. Paris a été libéré depuis août 1944, mais les déportés politiques sont toujours retenus dans les camps de la mort. Des milliers de familles sont sans nouvelles et espèrent encore le retour de l’un des leurs.
À son initiative, Marguerite Duras crée, en septembre 1944, le Service des recherches du journal « Libres ».
Cet organisme tente de recueillir des renseignements au sujet des convois et des transferts de camps.
Non reconnu par les autorités publiques, car officieux, le Service des recherches s’installe néanmoins au Centre d’Orsay, lieu où arrivent les déportés.
Marguerite Duras et ses amis en sont systématiquement délogés par les autorités du Centre. Avec de faux papiers et de fausses autorisations, le Service des recherches demeure envers et contre tout au Centre d’Orsay.
L’auteure et l’ami D., membres du Parti communiste, dénoncent les agissements de la droite et attaquent de front De Gaulle : « Vous allez voir qu’ils vont être contre tout mouvement de résistance qui n’est pas directement de droite. Ils vont occuper la France ; ils se croient la France tutélaire et bien-pensante et vont longtemps empoisonner la France. Il faudra s’habituer à faire avec… »
Les convois de prisonniers rescapés débarquent de plus en plus nombreux au Centre d’Orsay, mais Robert L. n’en fait toujours pas partie.
Les jours et les nuits se succèdent, interminables.
Marguerite Duras perd totalement le sommeil et oublie même de s’alimenter. L’attente est devenue insupportable, et ce téléphone reste désespérément muet.
Elle se promet de ne plus aller à Orsay, mais finit toujours par y retourner.
Les hommes arrivent dans de grands camions américains, aveuglés par les lumières. Et toujours ces cris de femmes qui attendent depuis des semaines un fils, un frère, un mari…
Exténuée, elle repart chez elle.
La réalité lui échappe. Elle lutte alors contre les images du « fossé noir » où reposerait Robert L.
Son désespoir l’amène à croire que son époux est mort. Il aurait été fusillé à Belsen ou à Mittelbau-Dora, où l’on a découvert des milliers de corps dans des charniers.
La guerre est perdue pour l’Allemagne. Les Alliés envahissent Berlin. Les nazis fusillent les prisonniers survivants des camps de concentration.
Marguerite Duras se convainc que Robert L. fait partie de ces exécutions.
Elle pense qu’elle va, elle aussi, mourir prochainement.
« Je crois que, de toutes façons, je vais mourir. S’il revient, je mourrai aussi. »
« Dès son retour, je mourrai, impossible qu’il en soit autrement, c’est mon secret. »
Elle échafaude aussi les rêves les plus fous et imagine Robert L. franchissant la porte de l’appartement et marchant dans ce long couloir.
Oui, il revient et ils iront à la mer.
Son corps lâche, la fièvre la terrasse.
Les jours du mois d’avril 1945 passent et l’ami D. veille sur elle.
D. se renseigne partout afin d’obtenir des nouvelles de son ami Robert L.
Le téléphone sonne enfin.
François Mitterrand, connu sous le nom de Morland dans la Résistance, est au bout du fil.
Robert L. est vivant à Dachau, mais dans un état désespéré. Il ne lui reste que quelques jours à vivre.
Tout est organisé pour récupérer Robert L.

Le 12 mai 1945, après un retour en voiture interminable, Robert L. revient chez lui.
Méconnaissable, il ne pèse plus que 38 kilos pour 1,78 m !
Marguerite Duras le soigne et, durant dix-sept jours, alors que la fièvre ne cesse de grimper, la mort rôde.
Mais, comme elle l’écrit si justement : « Au bout de 17 jours, la mort se fatigue. »
Robert L. revient peu à peu à la vie et reprend des forces.
C’est alors que Marguerite Duras lui annonce son intention de divorcer.
On retrouve dans cette décision toute la force transgressive de l’auteure : « Les forces sont revenues encore davantage. Un autre jour, je lui ai dit qu’il nous fallait divorcer, que je voulais un enfant de D. »
La chute de ce récit est brutale. Mais Marguerite Duras n’a jamais été une adepte du conformisme et se plaît à exprimer son identité de femme libre, affranchie des conventions.
Un texte puissant, porté par trois comédiennes unies dans un même cri de douleur, de révolte et de résilience.
À voir au Théâtre du Petit Gymnase jusqu’au 9 décembre, les mardis et mercredis.
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