Coups de coeur

Songes et métamorphoses au Théâtre de l’Odéon

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Distribution :

Elsa Agnès, Candice Bouchet, Emilie Incerti Formentini, Elsa Guedj, Florence Janas, Hector Manuel, Estelle Meyer, Alexandre Michel, Philippe Orivel, Makita Samba, Kyoko Takenaka, Charles Van de Vyver, Gerard Watkins, Lucie Ben Bâta, Christelle Naddéo, Jane Piot, Muriel Valat

A l’affiche : 

Jusqu’au 20 mai 2017

Lieu : 

Théâtre de l’Odéon

Place de l’Odéon

75006 PARIS

Infos & Réservations : 

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Par Ingmar Bergmann pour Carré Or TV

Les mille-et-une passions

qui nous transportent.

 

Nous sommes au Théâtre National de l’Odéon, pour assister à une représentation du spectacle « Songes et métamorphoses » de Guillaume Vincent, d’après Ovide et William Shakespeare.

Dans sa première partie, le spectacle nous permet notamment de nous plonger dans quelques-unes des « Métamorphoses » d’Ovide ; puis, dans sa seconde partie, dans les quatre pièces imbriquées qui constituent « Le Songe d’une nuit d’été » de William Shakespeare.

Tout d’abord, quelques « Métamorphoses » pour commencer une soirée qui promet d’être riche.

Cinq d’entre elles, seulement, ont fait, ici, l’objet d’un travail d’adaptation théâtrale ; elles suffisent pourtant à nous donner une idée de la richesse et de la profondeur d’un auteur qu’on croirait connaître mais dont, le plus souvent, l’essentiel de l’œuvre nous échappe.

Il est question d’amour, de désir, de désir d’amour, d’amour du désir, d’amour pour l’amour, de désir pour le désir, de soi, de l’autre, de soi dans l’autre et de l’autre en soi, à chaque fois que cela est possible et, de préférence, quand cela n’est pas possible ou, mieux encore : quand cela est interdit, car il est aussi question de la famille, y compris celle, conventionnelle et normale, pour ne pas dire : idéale, que les réactionnaires se plaisent à considérer comme universelle ; mais, qui se voit grandement malmenée par d’improbables combinaisons internes, réprouvées par notre morale actuelle, sous la forme d’une magnifique galerie de personnages paraboliques :

« Myrrha » ou quand la fille aime son père, « Procnée » ou quand l’homme aime la sœur de sa femme, quand la mère tue ses enfants par vengeance contre leur père qui l’a trahie, « Narcisse » ou quand le garçon aime lui-même et le garçon qui est en lui-même sans le reconnaître, « Hermaphrodite » ou quand la femme et l’homme s’épousent de telle manière qu’ils ne font qu’un et qu’on ne peut plus les dissocier, et que le monde alentour n’existe plus pour eux, « Pygmalion » ou quand l’homme épouse la femme qu’il a sculptée, autant de configurations qu’on dédaigne absolument d’enseigner aux enfants, de peur qu’ils ne deviennent plus affranchis que nous ne le sommes réellement ou, pire : qu’ils n’interrogent les fondements de l’ordre social.

Dans ce qui précède, il ne s’agit pourtant que de quelques-unes des « Métamorphoses » d’Ovide, que le dramaturge Guillaume Vincent offre à notre attention ; aussi, on est immédiatement porté à en vouloir connaître plus et, partant, à nous immerger dans cette littérature ancienne, dont les érudits citent les titres et les auteurs, mais que nombre d’entre nous n’a pas lu.

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Ce qui est certain, c’est qu’à l’heure où l’on pratique la restriction de budget comme un sport national, dans des nations où il convient, de plus en plus, de ménager la susceptibilité des fondamentalismes d’ici et d’ailleurs, il ne faut plus s’attendre à voir enseignées les « Métamorphoses » d’Ovide au programme des collèges. Profitons donc de l’occasion qui nous est offerte, par cette élégante production, qui dramatise une œuvre littéraire qu’on voit rarement portée à la Scène habituellement, et considérons que les quelques tableaux pour lesquels elle est inspirée d’Ovide, constituent une entrée en matière, parfois sublime, parfois irrévérencieuse, non seulement à la littérature ancienne mais aussi à quelques-uns des mythes fondateurs de notre culture moderne, puisqu’Ovide, dont le Public n’a généralement qu’une connaissance très superficielle, est aussi l’un des maîtres à penser de William Shakespeare.

Voilà l’un des avantages, et non des moindres, de cette création artistique, à fortiori à une époque où ce n’est plus la pédagogie qui conduit au théâtre, mais le théâtre qui conduit bientôt à la pédagogie quant il ne la remplace pas définitivement, alors qu’auparavant, la pédagogie n’était que l’une de ses fonctions parmi d’autres.

La seconde partie du spectacle est construite autour du « Songe d’une nuit d’été », de William Shakespeare.

Dans une Athènes imaginaire, l’amour est aux prises avec la réalité. Lysandre et Hermia, Démétrius et Héléna, constituent un quatuor d’amoureux qui se poursuivent, se perdent et se retrouvent après s’être trompés sans le vouloir, et sont le jouet des facéties maladroites d’un Puck, serviteur d’Obéron et Titania, les puissances supérieures et magiques, elles-mêmes en train de se débattre dans les mêmes tourments que les êtres humains dont elles ont coutume de s’amuser ; mais sans être, pour autant, exemplaires, ce qui nous rappelle que l’amour n’épargne personne et que plus on voudrait le maîtriser, plus il nous échappe et nous possède.

Il s’agit de convaincre celui ou celle que l’on aime, de se libérer de celui ou celle qui nous aime et que l’on n’aime pas, de se venger de la déception amoureuse en plongeant l’autre dans des situations ridicules et grotesques, d’éprouver son pouvoir et celui de l’autre sur lui-même et sur soi, de s’offrir, de se refuser, de se faire désirer, d’être jaloux ou de rendre jaloux, de conspirer et parfois manipuler ; et, quoiqu’elle ne soit pas directement évoquée, même de façon allégorique, la mort menace toujours. Si « Le songe d’une nuit d’été », de William Shakespeare, ne se termine pas en tragédie, ce n’est pas pour autant que les amants, réels et supposés, feront l’économie de la violence et de la peur.

À la différence de ce qui advient dans « Les métamorphoses » d’Ovide, la mort n’est jamais montrée parmi les personnages réels du « Songe d’une nuit d’été », de William Shakespeare ; pourtant, les personnages imaginaires d’une petite troupe de mauvais comédiens, réquisitionnée pour offrir un divertissant spectacle au soir du mariage du Duc, Thésée qui vient de se rendre époux et maître de la reine des Amazones, Hippolyta, interprètent une tragédie sanglante de façon pathétique, comme pour mieux nous mettre en garde : l’amour et la mort sont rarement dissociées. Heureux ceux qui parviennent à éviter cette implacable combinaison, probablement parce que, pour le plus grand nombre des êtres humains, la raison reprend finalement le dessus au dernier moment, et que l’institution du mariage remet tout en ordre et chacun à sa place.

Au passage, on comprend que la pièce de William Shakespeare est parfaitement favorable au respect de l’ordre établi, du moins dans son aspect formel, puisqu’après les errements périlleux, mais enivrants pour le Spectateur, des quatre amants dans la forêt, près d’Athènes, on peut aussi en déduire une critique de ce même ordre social, qui fait du mariage un épilogue honorable, utile, facile et très pratique à mettre en œuvre, s’agissant de couper court à de très troublants et de très indécents transports, très éloignés, justement, de la mesure, si essentielle à la philosophie des Anciens.

Dans cette fable shakespearienne, le sens de la mesure est absolument étranger à tous ceux qui sont traversés par leurs impétueux sentiments et, pour cette raison, ils manquent tous de peu de passer à côté du bénéfice que nous procure l’amour ou, plutôt, ils ne se rendent pas compte à quel point ils mettent l’humain en danger, quand ils consentent à se rendre otages de leurs passions, à fortiori lorsqu’ils les travestissent fallacieusement en les affublant du nom « d’amour » (ou ce que nous appelons ainsi).

Ainsi, sous couvert de ridiculiser d’anciennes pratiques, William Shakespeare nous offre-t-il un tableau des mœurs et des audaces de son temps ; mais il ne nous faut pas réfléchir beaucoup afin de comprendre, comme avec Ovide, qu’en bien des situations, son temps est aussi le nôtre.

L’arrogance avec laquelle nos contemporains occidentaux sont persuadés que leur époque a surpassé toutes les autres, auparavant, doit sans cesse être rappelée au souvenir des citoyens, afin que notre société ait une chance de se garder de sa perte ; et cette raison est peut-être l’un des motifs principaux qui guident les dramaturges contemporains à s’imprégner de ces auteurs, tels, justement, Guillaume Vincent, grâce au concours de l’harmonieuse distribution qu’il a réunie autour de lui.

Entre les actes inspirés d’Ovide et de William Shakespeare, l’équipe de Guillaume Vincent élabore une trame contemporaine et proche de notre réalité, nouvelle strate du « théâtre dans le théâtre » venant encore se superposer aux précédentes, harmonisant, entre eux, tous ces tableaux, fruit d’un travail collectif d’improvisation et d’écriture au Plateau, dont le résultat, le plus souvent drôle, enlevé et parfaitement convaincant, achève de nous faire entrer, de plein pied, dans les problématiques des deux auteurs classiques.

Pour toutes ces raisons, et mille-et-une autres, on se rend avec beaucoup d’intérêt, d’enthousiasme et de plaisir à ce spectacle, que l’on soit jeune ou moins jeune, seul ou accompagné, car il nous transporte ; et les questions qu’il formule à notre intention, nous interrogent immédiatement.

Extrait vidéo :

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