Coups de coeur

Fragments de Femmes au Théâtre de la Huchette

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Artiste : 

Marion Christmann, Solène Gentric, Cécile Théodore

A l’affiche :

Lundi 9 octobre 2017

Lieu :

Théâtre de la Huchette

23, rue de la Huchette

75005 PARIS

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Par Ingmar Bergmann pour Carré Or TV

Trois femmes réveillent le Monde. 

 

 » Fragments de femmes », le nouveau spectacle de Fabien Le Mouël, a récemment été créé à Paris dans la mise-en-scène de François Rimbau, devant un parterre nombreux et enthousiaste.

Le ballet des planètes. 

 

Trois femmes sont au Plateau et, dans leurs trois corps aux physiques distinctifs, elles ne cessent de tourner, encore et toujours, sur elles-mêmes et en rond, les unes autour des autres, comme le ballet des planètes. La priorité est donnée à la parole, et leurs trois voix sont entremêlées les unes aux autres, évoquant la cohue de nos sociétés contemporaines, l’amour de l’amour comme accomplissement suprême, le désir d’être étreinte, l’envie d’un garçon caressant, le fantasme des uns, la fantaisie des autres, l’irrésistible attente du prince charmant, le rêve d’être épousée comme une princesse, la routine qui peut souvent s’ensuivre, la rupture inexorable, la solitude qui nous assaille après la rupture, les montagnes russes de l’amour à deux qu’on appelle « le couple », la douleur provoquée par le fait de voir l’amour que l’être aimé porte à un autre être que soi ensuite, la mère envahissante, les amitiés féminines, les sorties entre amies et le pathétique de la drague dans les bars, les soirées d’anniversaire qui tombent mal, le flirt incessant de l’amour et de la mort, la maladie, le VIH, les valeurs républicaines, l’idylle qu’on attend tous, les cauchemars qui nous assaillent la nuit, la générosité bien ou mal venue, les fleurs que l’on nous offre à bon ou à mauvais escient, parfois pour nous manipuler, le luxe auquel on est nombreux à aspirer mais qui ne transforme jamais nos vies en existences accomplies, le retour du guerrier qui n’est pas toujours à la hauteur de nos espoirs, la complicité, réelle ou supposée, du voisinage, le combat de l’amour exclusif contre la polygamie, la théorie des contraires qui s’attirent, les dictons avec lesquels on se rassure car « qui se ressemble, s’assemble », l’avancée inéluctable du temps qui n’oublie jamais personne, et des questions, multiples et que chacun s’est probablement posées au moins une fois, par exemple : pourquoi, parfois, sommes-nous si transparents aux yeux de ceux qui comptent pour nous ?

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Lorsque ces trois femmes paraissent rapprochées dans le reproche, on se demande : à qui en veulent-elles ? À un homme ? C’est ce à quoi l’on pense effectivement d’abord car l’homme est un monde. Pourtant, Fabien Le Mouël, auteur de cette pièce, ne nous parle pas de trois femmes, amoureuses, déçues et négligées par les hommes ; mais de trois êtres humains qui veulent que le monde se reprenne, se ressaisisse et se ré-enchante, enfin.

L’évidence de la distribution. 

 

Ce dont les actrices Solène Gentric, Cécile Théodore et Marion Christmann qui interprètent, avec beaucoup de grâce et d’intensité, le texte de Fabien Le Mouël, qui se présentait, initialement, dans un tout autre ordre que celui que le Spectateur appréhende. En effet, il s’agit de vingt-cinq monologues ou « fragments », qui sont dits par les trois jeunes femmes, et le montage actuel a volontairement été élaboré en rebondissant sur les affinités exprimées par chaque comédienne avec les passages du texte qui la touchaient particulièrement.

L’enjeu de l’esthétique.

 

La sobriété est de rigueur et les décors sont parfaitement dénudés, car la motivation première de la mise-en-scène est de mettre en avant les émotions des interprètes ; aussi, le Spectateur est-il amené à se concentrer principalement sur le jeu des trois jeunes femmes. Les accessoires sont presque inexistants, et les tenues sont noires du début à la fin ; les chaussures des interprètes sont les seuls éléments de couleur et de fantaisie qui évoluent au gré du spectacle, évoquant métaphoriquement la difficulté de « trouver une chaussure à son pied », et s’accumulant, peu à peu, sur le bord du Plateau, comme autant d’expériences successives que nous collectionnons, dans le cours de nos existences. La mise-en-scène de François Rimbau traduit notamment sa volonté de ne pas offrir au Public un enchaînement abstrait de monologues, du même type que celui qui constitue la trame formelle de la pièce « Les monologues du vagin » d’Eve Ensler, créée à Broadway, en 1996, avec laquelle « Fragments de femmes » a en commun de faire entendre des voix de femmes. Il transparaît effectivement la volonté de lier sans forcément expliciter le lien, afin de laisser le plus large imaginaire possible au Spectateur. L’enchaînement des tableaux successifs peut évoquer la tradition de la « comédie musicale », forme théâtrale à laquelle François Rimbau est très attaché et, par ailleurs, on peut tout-à-fait imaginer qu’il y ait comme d’autres personnages, autour de ceux qui ont effectivement la parole et qui sont incarnés sous nos yeux, puisque certaines comédiennes sont, parfois, comme « en figuration » auprès de leurs collègues ; autant de caractères de l’ombre, comme celles et ceux qui environnent nos existences, mais que nous connaissons mal…

La danse des corps et métaphores. 

 

La musique, essentielle pour François Rimbau, est très présente dans cette production. Par exemple, le thème « Little Bird », en permettant d’exprimer, métaphoriquement, le fait de retrouver l’usage de ses membres et sa mobilité, et de s’évader de son corps actuel en dansant, est le prétexte à une chorégraphie saccadée conduisant, vers la fluidité, la jeune femme qui commence, peu à peu, à retrouver un usage imaginaire de son corps.

L’influence de l’expérience amoureuse. 

 

Les discussions avec ses proches, les expériences de sa vie, ses histoires amoureuses nourrissent aussi l’inventivité de Fabien Le Mouël. L’amour est son thème de prédilection favori, et sous toutes ses formes : l’amour de nos proches, de notre mère, de nos enfants ou, encore, de nos amis. En attendant d’écrire, peut-être, un jour, autre-chose que des comédies pour le théâtre, « Fragments de femmes » est son œuvre la plus personnelle.

Une parole qui nous incite à envisager l’universel. 

 

Avec ce nouveau texte, Fabien Le Mouël entend montrer au Spectateur que, s’il a vécu des choses difficiles, il n’est pas le seul, et que nous pouvons tous le comprendre, qu’il suffit juste d’en parler car, tous, nous pouvons nous retrouver dans chacune des situations abordées par cette pièce, qui tend à l’universel. La parole et le dialogue sont essentiels à l’harmonie, tant de l’individu vis-à-vis de lui-même, que de l’être social avec ses semblables. Les voix sont toutes différentes et toutes pareilles, comme les individus qui composent l’humanité : à la fois semblables et distincts. Il y a une multitude d’expériences de vie ; mais nous traversons tous les mêmes sentiments. Le Spectateur quittera la représentation en se disant qu’il n’est pas le seul à vivre ce qu’il vit, que d’autres ont vécu la même chose que lui et qu’ils peuvent le comprendre, pour peu qu’ils s’intéressent à leur prochain, car nous sommes tous des êtres humains. Fabien Le Mouël veut que chacun se réveille et prenne conscience du caractère universel de nos conditions individuelles, considérant que notre société célèbre beaucoup trop l’individu et l’individualisme : tous les jours, dans le métro, les gens sont fermés sur eux-mêmes et méprisent leurs voisins ; tout comme il lui semble que les relations amoureuses sont devenues parfaitement détachées, désincarnées, désabusées, voire : cyniques car, il y a quelques années, il suffisait de sortir dans un bar, d’échanger un sourire et l’histoire d’un amour pouvait naître. Nous avons tous une pierre à apporter ; mais, aujourd’hui, nous oublions l’évidence : encore faut-il que chacun l’apporte. Quittant la représentation, le Spectateur se dira : « Je me suis reconnu. J’ai été ému. »

Une bonne nouvelle, pour ceux qui ont manqué l’Avant-Première de ce spectacle engageant, qui se déroulait récemment au Théâtre de la Jonquière : la Première a lieu incessamment au Théâtre de la Huchette (Direction Franck Desmedt et Gonzague Phelip), le lundi neuf octobre. C’est le moment de réserver la date et de nous préparer à ouvrir nos yeux et nos oreilles, car le théâtre nous rappelle à la vie !

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